Quand la diffamation tient lieu de "réserve" à un
diplomate...
Jacques-Roger Booh Booh, le
patron du général Dallaire au Rwanda à la veille du génocide
de 1994, affirme être sorti de son devoir de réserve diplomatique pour
réfuter les mensonges et les embellissement de son subordonné qu'il
accuse entre les lignes d'être un raciste. Le rôle qu'il a joué
au Rwanda et la nonchalance avec laquelle il l'a joué, font en sorte que M
Booh Booh aurait dû s'en tenir à son devoir de réserve, Bref, il
aurait dû se la fermer. Maintenant il est trop tard...
Le livre de Booh Booh ne pèse pas
lourd
Le patron de Dallaire parle pour ne rien dire, ou
presque. En fait on verrait très bien Dallaire lui intenter un procès
pour libelle diffamatoire qui serait facilement gagné, ne serait-ce que
parce que Booh Booh reprend textuellement les rumeurs d'histoires de cul
véhiculées par les médias du génocide à l'égard
du général canadien (ex : Radio des Milles Collines et Kangura).
L'essentiel en fait du propos de cet ex-diplomate camerounais consiste en une
défense tardive et tordue de son honneur, sinon de son amour propre, qu'il
estime bafoué par la teneur des propos du général canadien à
son égard dans ses mémoires rwandaises, intitulées
J'ai serré la main du
Diable. Pourtant à relecture des
mémoires de Dallaire il est difficile de trouver une critique du diplomate
camerounais en question. Même qu'aux pages 162-163 où on retrouve le
récit de l'arrivée en poste de Booh Booh, Dallaire affirme qu'il est
bien content de voir arriver son patron. Ce n'est que plus tard ( voir pp.
166-167) que des différents apparaîtront entre les deux hommes quand
le parti pris du Camerounais pour Habyarimana et son aversion pour le FPR
deviendront évidents.
Le
génocide des Tutsis rwandais en 1994 est un événement trop grave
pour qu'on puisse permettre à quiconque de se cacher derrière les
règles de procédures éculées de l'ONU et l'hypocrisie d'une
"réserve diplomatique" bidon, surtout quand transparait entre les lignes le
même genre de messages codés qu'on retrouvait à l'époque
dans les médias de la haine qui ont préparé, organisé et
coordonné le génocide des Tutsi.
Jacques-Roger Booh Booh tente
pathétiquement de nier tout parti-pris, mais il ne peut s'empêcher de
reprendre, sur le fond, la propagande des médias de la haine dirigée
contre le général Roméo Dallaire; du genre de celle qui est
très clairement articulée, par exemple, dans le No. 55, de janvier
1994 de
Kangura
qui affirmait que Dallaire était à la solde des
Inkotanyi
du FPR : « Le jour où le
commandant de la MINUAR, le général Roméo Dallaire, a
autorisé les soldats du FPR de sortir (du CND) avec leur armes, il leur a
livré les populations. »
(in
Les médias du génocide. 2002 : 190) Booh Booh revient insidieusement
à de multiples reprises sur les allégations sulfureuses
véhiculés à Kigali en 1993-1994 par les médias de la haine
pour monter la population contre la MINUAR, sa composante belge et le
général Dallaire. Si à l'époque il s'agissait d'agitprop
téléguidée par le régime d'Habyarimana, la reprise de ces
propos dans les pages du torchon commis par Booh Booh équivaut à un
libelle diffamatoire caractérisé à l'encontre de Dallaire. Il est
à espérer que ce dernier prendra conseil auprès d'un avocat du
Barreau de Paris.
M Booh Booh reprend
même à son propre compte "l'identifiant" Bantou utilisé par les
propagandistes du Hutu Power comme Hassan Ngeze, dans le descriptif de ses
origines modestes au Cameroun (Booh Booh. 2005 : 23). Il reprend aussi les
thèses des médias de la haine concernant le parti pris des Blancs
(donc de Dallaire) en faveur du FPR et le racisme inhérent de ces derniers
envers les "Bantou" comme lui (et les Hutu).
Pénible!
Il est quand même
renversant de se rendre compte pendant la lecture de l'ouvrage que la clé
du récit de M Booh Booh se retrouve dans les pages d'un autre ouvrage,
collectif celui-là, qui démonte la logique de la propagande haineuse
qui conduira à l'enfer du génocide rwandais.
Booh Booh reprend en effet, comme s'il
était parfaitement d'accord, les thèses développées en plein
génocide, le 14 juin 1994, par Valérie Bemeriki au micro de la RTLM,
selon lesquelles Dallaires était là pour saboter la mission du
représentant spécial du secrétaire général de l'ONU :
« Nous croyons donc que Dallaire
en réalité ne devrait rien attendre ... il devrait d'ailleurs «
se lever et partir », parce que nous l'avons demandé depuis longtemps,
parce que même cette guerre dans laquelle nous sommes plongés, c'est
par sa faute. Nous le savons tous, s'il avait bien fait son travail, la mission
qui lui incombait, tout cela ne serait pas arrivé, Son Excellence le
président de la République n'aurait pas été assassiné,
cette guerre n'aurait pas éclaté dans la ville de Kigali... Nous
n'avons rien à attendre de la MINUAR I... Nous tournons les yeux vers la
MINUAR II... Mais Dallaire ne devrait plus commander la MINUAR II... Aucun
Rwandais ne veut plus de lui... et d'ailleurs il est actuellement à Nairobi
où il est allé rejoindre les inkotanyi... Alors, pour Dallaire
également, comme on a
pris la décision de remplacer Roger Boh-Boh, de le remplacer par un autre
mais pour sa sécurité, parce qu'en réalité les inyenzi et
Dallaire ont cherché à le
tuer... alors Dallaire aussi ne
devrait plus rester, lui aussi semble être baigné dans le sang... On
voit d'ailleurs bien que c'est une parenté des inkotanyi, qu'il l'a
montré à maintes reprises... »
(Chrétien et. al. 2002 : 279)
Booh
Booh est allé trop loin, il a clairement dépassé les bornes et il
est clair qu'aucun éditeur à part Charles Onana, cet autre Camerounais
qui sympatise avec les perdants de la guerre civile rwandaise (qui sont aussi,
faut-il encore le rappeler les responsables du génocide des Tutsi et des
massacres connnexes des opposants Hutu), n'aurait accepté de publier ce
livre à Paris à cause des risques très élevés de
poursuites au civil et de dommages et intérêts substantiels qui
peuvent en découler.
Ce ne sont
pas les récriminations et les mea culpa des dernières pages de son
livre qui occulteront le fait qu'il minimise le génocide en parlant d'une
guerre gagnée par le FPR. Il est littéralement abjecte de lire sous la
plume d'un africain qu'il n'appartenait qu'aux seuls Rwandais de s'entendre
entre eux pour mettre en oeuvre les Accords d'Arusha, alors que le
sécrétaire général des Nations Unies lui avait confié
la responsabilité de la coordination de la mise en oeuvre des Accords
d'Arusha. Les acteurs internationaux ont été suffisamment pointés
du doigts par toutes les commissions d'enquêtes qui ont examiné les
faits pour s'interdire toute réécriture complaisante de cette
histoire. Si l'ONU avait publiquement clamé l'existence du génocide
dès la fin du mois d'avril 1994 des centaines de milliers de vies humaines
auraient été
épargnées.
En
résumé le livre de Booh Booh est un ouvrage minable qui témoigne
de la médiocrité du personnage. Aussi, au vue du contenu de ce livre
on ne peut qu'arriver à la conclusion que Dallaire avait bien raison de se
méfier de ce dernier. Par ailleurs, cette histoire de "tradition Bantou"
selon laquelle « les garçon ont vocation de garder les trésors
de la famille alors que les filles sont appelées à aller en mariage
ailleurs », n'est pas une spécialités des soi-disants Bantou,
mais bien plutôt une tradition chez tous les peuples africains
possédants des lignages patrilinéaires. Cette évocation
maladroite qui vise davantage à s'attirer la symphatie de ses "frères
Bantou", notamment Hutu, démontre également son ignorance des valeurs
communes aux Africains (du nord au sud et de l'est à l'ouest, tant chez
population d'origine arabo-berbère, que nilotiques ou bantou). Dans ce
contexte, il faut aussi savoir que l'évocation du mot bantou n'a rien
à voir avec l'identification d'un groupe ethnique, mais est plutôt un
slogan cher aux extrêmistes et aux négationnistes de la région
des Grands Lacs africains.
Le titre
même de l'ouvrage - Le
patron de Dallaire parle - sonne comme
l'aveu d'un complexe d'infériorité dont souffre jusqu'à ce jour
Booh Booh vis-à-vis du général
Dallaire.
En examinant la carrière
de M Booh Booh, force est de constater que c'est un homme du sérail de la
démocrature du président Paul Biya. Notons que la carrière et la
fortune de M Booh Booh décolle avec l'arrivée au pouvoir de Paul Biya
au début des années 1980. On ne peut pas douter que sa nomination
comme représentant spécial du secrétaire général de
l'ONU au Rwanda fut une affaire convenue entre Biya et Boutros Boutros Ghali,
pour le plus grand plaisirs de la Françafrique. Il faut lire le plat
message de remerciement de Boutros Ghali à Biya, qui encense Booh Booh en
diplospeak vide de contenu (Booh Booh. 2005
:190-191).
Une autre question
intéressante et autrement plus critique concerne le "timing" de la
publication de ce pamphlet, dont une bonne partie est consacrée à
défendre l'opération Turquoise et la politique française envers
le régime Habyarimana. En effet, il y a à peine deux mois, le 16
février, des victimes rwandaises du génocide perpétré en
1994 ont saisi la justice française de plaintes contre X, visant en
réalité des militaires français présents au Rwanda avant et
pendant le génocide. M. Booh Booh serait-il en train d'allumer un
contre-feu au profit de la Françafrique? That is the
question...
Impossible pourtant de
terminer cette critique sans dire un mot sur l'éditeur de ce pamphlet. Il
s'agit bien entendu du tristement célèbre Charles Onana qui est un
défenseur d'idées révisionnistes qui s'est fait une belle
réputation en plagiant des pages entières de documents publiés
par l'Obsac. On peut se poser des questions sur les ressources de ce personnage
qui peut se payer un kiosque à prix d'or au Salon du livre de Paris pour
faire la promotion, entre autres, du pamphlet de Booh Booh.
Pierre
Bigras
Étienne
Rusamira
RÉFÉRENCES :
Booh Booh, Jacques-Roger. 2005.
Le patron de Dallaire parle:
Révélations sur les dérives d'un général de l'ONU au
Rwanda. Éditions Duboiris.
207p.
Dalllaire, Roméo A. 2003.
J'ai serré la main du diable : La
faillite de l'humanité au Rwanda. Libre
Expression. 685p.
Chrétien.
Jean-Pierre, Jean-François Dupaquier, Marcel Kabanda, Joseph Ngarambe
et.al. 2002. Rwanda: Les médias du
génocide. Éditions Karthala.
403p.
Posted: Lun. - Avril 11, 2005 at 10:02 PM