Volume 8, décembre 2005



Pierre Péan
d'après une photo de La Libre Belgique


FRANCE
Pierre Péan : cavalier français de l'apocalypse révisionniste

9 décembre 2005

Normalement il devrait y en avoir cinq. Dans les faits il y en a quatre qui sont particulièrement visibles, dont un qui, depuis quelques temps, semble avoir pris sa retraite (Mystère Smith, pour ne pas le nommer). Faut pas s'y fier, ils sont tous comme les mafieux, une fois dans la mafia tu n'en sort plus, sauf les pieds par devant... Les trois qui restent se nomment Péan, Pierre Péan, grand journaliste, écrivain de choc, chef du scoop préarrangé (un peu comme des funérailles du même genre). Le troisième c'est Charles Onana qui commence par raconter la tragique et noble histoire des tirailleurs sénégalais, pour nous servir par la suite des plats qui se mangent plutôt froid, comme par exemple sa version de L'assasinat d'Habyarimana; suivi de son magistralement pourri Le patron de Dallaire parle, où le diplomate Roger Booh Booh règle ses comptes avec Dallaire, pour le plus grand plaisir d'une certaine Françafrique. Le quatrième de cette série de cavaliers révisionnistes de l'apocalypse rwandaise se nomme Abdul Ruzibiza. Ancien sous-officier de l'APR passé "dans l'opposition" après un petit différend avec les Afande de Kigali et récupéré au passage par les "services" français et "installé" en Norvège par ces mêmes services. À partir de ce lointain refuge il peut continuer à servir de témoin aux différents révisionnistes français et belge, sans craindre de contre-interrogatoires critiques de la part de la justice internationale ou de la justice tout court.

Ensemble, ces quatre personnages sont vraiment les cavaliers de l'apocalypse révisionniste, celle du génocide rwandais de 1994, revue et corrigée à la sauce d'une France ultra, celle qui condamna Dreyfus, celle des collabos de Vichy, dont fut d'ailleurs un certain François Mitterand qui organisera plus tard, du haut de son trône présidentiel, la complicité de son pays avec le régime Habyarimana. Ensemble aussi, les écrits de ces quatre personnages reprennent les thèses véhiculées sur l'internet depuis plus d'une décennie par les extrêmistes hutus (Hutu Power, MDR, FDLR) et leurs alliés de la "société si vile" du Sud-Kivu.

Nous pouvons affirmer, après avoir pris connaissance de la thèse de Pierre Péan, à travers les entrevues qu'il a accordées à Libération et au Soir de Bruxelles qu'il n'apporte absolument rien de neuf, il ne fait que reprendre toutes les thèses charriées par les révisionnistes du génocide rwandais. C'est ce que semble penser aussi la journaliste Marie-France Cros de la Libre Belgique dont le texte Génocide : contre-offensive française se trouve au bas de cette page. Il semble en fait, si on se fie au "timing" de la parution des brûlots de Péan et de Ruzibiza (tous les deux publiés en novembre 2005) qu'on ait cherché, comme le souligne Christophe Ayad dans Libération (et Marie-France Cros dans la Libre Belgique), à noyer la plainte contre X déposée à Paris au Tribunal des armées par des rescapés du génocide qui accusent des militaires français d'avoir aidé les génocidaires, bref ces livres sont des contre-feu.

En attendant d'avoir lu le dernier brûlot de Péan et de prendre connaissance des réactions des personnes que l'auteur implique dans sa version "corrigée" du génocide rwandais de 1994, nous vous offrons ici quelques remarques critiques qui sont parues dans certains quotidiens européens.

La rédaction

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Dans Libération du 29 novembre 2005

Rwanda, polémiques autour du génocide

La sortie du livre-enquête de Pierre Péan tend à relativiser le génocide des Tutsis en 1994 et risque d'empoisonner les relations déjà tendues entre Paris et Kigali.

par Christophe AYAD et Jean-Dominique MERCHET
mardi 29 novembre 2005

Jusqu'où peut aller le politiquement incorrect ? Le pavé (1) que vient de jeter Pierre Péan dans la mare choque au-delà de tout ce qu'on a pu lire sur le sujet du génocide au Rwanda. Péan, enquêteur chevronné, n'est pas un obscur activiste gravitant dans les cercles nostalgiques du «Hutu Power» de la banlieue de Bruxelles. Péan, en général, c'est du lourd, des infos, des scoops... Noires fureurs, blancs menteurs est tout autant une enquête sur le génocide rwandais qu'un pamphlet contre tous ceux qui auraient «gobé» un «conte médiatique», le «récit simpliste» communément admis d'un génocide dont le véritable auteur, selon Péan, serait Paul Kagame, l'actuel président du Rwanda, qu'il accuse non seulement d'avoir voué à une mort certaine et en connaissance de cause les Tutsis de l'intérieur, mais aussi d'avoir massacré en plus grand nombre encore les Hutus.

Ni la presse ni la communauté internationale n'ont sans doute assez enquêté sur les crimes du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame (actuellement au pouvoir à Kigali) avant, pendant et après le génocide de 1994. Le régime Kagame, en niant toute identité ethnique, impose au Rwanda une autocratie qui ne dit pas son nom, où les opposants, et même toutes les voix déviantes, sont pourchassées, et réduites au silence. Mais de là à faire de Kagame «un Führer qui serait devenu directeur de Yad Vachem, le musée de la Shoah...», il y a plus qu'un pas, la relativisation d'un des deux seuls génocides du XXe siècle à avoir été pleinement reconnus par l'ONU (ce qui n'est toujours pas le cas génocide arménien).

Sans nuance. Péan, qui semble très préoccupé de la postérité de François Mitterrand et du rayonnement de la France face à «l'Empire» anglo-saxon on suppose se livre aussi à un éloge sans nuance de l'action de la France au Rwanda. Les relations, déjà exécrables, entre Paris et Kigali risquent d'en pâtir encore un peu plus. L'ouvrage reprend et confirme les conclusions du juge Bruguière sur l'attentat du 6 avril 1994 qui a coûté la vie au président hutu Habyarimana et déclenché le génocide : le coupable ne serait autre que Kagame. L'instruction du juge antiterroriste, initiée par la plainte des familles des servants français du Falcon 50 présidentiel, est bouclée depuis cet été, mais il n'a toujours pas transmis ses conclusions au parquet. Elles pourraient se traduire par l'ouverture d'une information judiciaire visant le président rwandais en exercice. Paris n'en veut à aucun prix, tant les retombées risquent d'être dévastatrices. Kigali a des moyens de représailles, à travers la plainte contre X déposée à Paris au Tribunal des armées par des rescapés du génocide (lire page 4) qui accusent des militaires français d'avoir aidé les génocidaires, voire d'avoir participé aux exactions lors de l'opération Turquoise.

Ambiguïtés. Pour l'armée française, le Rwanda reste un cadavre dans le placard. Officiellement, tout va bien. «Nous sommes le seul pays à avoir déclenché une opération humanitaire, alors que la communauté internationale ne voulait rien faire», répète-t-on dans les états-majors. Pourtant, sous la pression de la presse et d'ONG comme Survie, une mission parlementaire d'information pointait, dès décembre 1998, les ambiguïtés des interventions françaises dans un rapport de près de 2000 pages. Sous la plume du socialiste Paul Quilès, le rapport concluait toutefois que «notre pays peut et doit être fier de l'action qu'il a conduite».

Droite et gauche françaises n'ont jamais polémiqué sur les choix opérés par François Mitterrand et assumés par Edouard Balladur, en pleine cohabitation au moment du génocide. En 2003, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, utilisait l'expression ambiguë «des génocides» rwandais, accréditant la thèse de massacres commis de part comme d'autre. Une telle unanimité résisterait-elle à un déballage judiciaire ?

(1) «Noires fureurs, blancs menteurs. Rwanda 1990-1994», Mille et une nuits, 544 pp., 22 €.

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A charge contre Kagame, à décharge pour la France

Le livre fait de l'actuel président rwandais le vrai responsable du génocide.

par Christophe AYAD
QUOTIDIEN : mardi 29 novembre 2005

Dans Noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan n'ambitionne pas moins que présenter une nouvelle histoire du génocide rwandais, une histoire qu'il fait débuter en 1990 et non le soir du 6 avril 1994. Décryptage des quatre principaux points de la démonstration de Péan.

L'attentat du 6 avril 1994 et l'absolution des extrémistes hutus

Péan se fonde sur son enquête personnelle et sur les conclusions de l'instruction menée par le juge Jean-Louis Bruguière pour affirmer, avec certitude, que le Falcon 50 transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais a été abattu par des hommes du Front patriotique rwandais (FPR).

Mais cette hypothèse est largement fondée sur le témoignage d'Abdul Ruzibiza (1), un ancien soldat du FPR qui aurait fait partie du commando Network ayant abattu l'avion. Kigali conteste à Ruzibiza, aujourd'hui réfugié en Norvège, toute légitimité, l'accusant d'être un sous-fifre qui exagère son rôle. D'autres remettent en cause l'authenticité des tubes lance-missiles trouvés sur place et incriminent les réseaux extrémistes hutus dans l'attentat.

La responsabilité de Paul Kagame dans l'attentat du 6 avril est certes possible, voire vraisemblable. Là où la thèse de Péan devient contestable, c'est dans sa volonté d'absoudre, par là même, le régime Habyarimana du génocide. Comme si, avant l'étincelle, il n'avait pas fallu toute une préparation : formation de milices, mise en place de listes de Tutsis et d'opposants hutus à éliminer, propagande conditionnant la population, achats d'armement, de machettes, etc.

Le génocide minimisé

En décidant d'ouvrir son enquête en 1990, Pierre Péan entend prendre en compte les crimes commis par le FPR dans les zones qu'il contrôlait. S'il est vrai que cette enquête reste à faire, tout comme celle sur les exactions du FPR dans les mois et années qui ont suivi son arrivée au pouvoir en juillet 1994, Péan minimise systématiquement la spécificité du génocide des Tutsis, qu'il estime connu de tous, pour s'étendre longuement sur les massacres commis par le FPR. Il en arrive à évoquer le «martyre des Hutus (...) réduits au statut d'Untermenschen». Cette sortie, doublée de considérations sur le caractère duplice et secret de l'éducation donnée aux enfants tutsis, puise aux pires clichés de l'analyse «ethniciste» du Rwanda. «Peut-on encore, s'interroge Péan, parler du génocide des Tutsis alors que, depuis 1990, le nombre de Hutus assassinés par les policiers et militaires obéissant aux ordres de Kagame est bien supérieur à celui des Tutsis tués par les miliciens et les militaires gouvernementaux ?»

L'historien Gérard Prunier, auteur de l'histoire la plus complète du génocide (2) et à l'origine de l'estimation de 800 000 à un million de morts tutsis et hutus modérés, nous expliquait récemment être en train de revoir nettement à la hausse le nombre de Hutus tués par le FPR. Sans arriver malgré tout à une telle assertion.

La défense et illustration de la France

Péan ne fait pas que défendre le rôle de la France avant et pendant le génocide, il le salue. Dans un prétoire, on appellerait cela une défense de rupture. Manifestement «briefé» par l'entourage de François Mitterrand, et alimenté par les archives de son fils Jean-Christophe, il entreprend une défense et réhabilitation d'un des épisodes les plus troubles et contestables de sa présidence. Il insiste longuement sur les pressions qu'aurait exercées Mitterrand sur Habyarimana, allant jusqu'à le dépouiller de ses pouvoirs à partir d'avril 1992. En revanche, il ne s'étend pas sur la coopération militaire entre Paris et Kigali, sans nier les affrontements directs entre soldats français et rebelles tutsis. Péan omet ainsi que des soldats français ont été amenés à opérer un tri ethnique à des barrages. Et que toute la formation de la gendarmerie rwandaise a joué un rôle moteur dans le génocide, comme les livraisons d'armes aux ex-Forces armées rwandaises (FAR) alors que l'embargo était en vigueur.

Les seuls dignes de blâme, aux yeux de Péan, sont l'ONU et l'administration Clinton, ainsi que la Belgique, où le lobby pro-Kagame aurait sévi sans retenue. Selon lui, si seule la France a été clouée au pilori, c'est pour la simple raison qu'elle n'a pas présenté d'excuses au Rwanda, contrairement à l'ONU, aux Etats-Unis et la Belgique ! Péan y voit un complot «des stratèges de l'Empire [américain, ndlr] pour lesquels l'affaiblissement de la France en Afrique reste un objectif prioritaire...».

Le «complot médiatique»

Pour Pierre Péan, la victoire du FPR n'aurait pas été possible sans l'aide d'un puissant lobby d'activistes, d'humanitaires, d'universitaires et de journalistes «droits-de-l'hommistes» qui auraient constitué l'arme la plus efficace de Kagame. Dans son dernier tiers, Noires fureurs, blancs menteurs se transforme en brûlot aux relents nauséabonds. Des listes sont dressées, des personnalités définies par leur origine ethnique, le choix de leurs compagnes (tutsies évidemment), leurs engagements politiques («militant sioniste») ou personnel (franc-maçon, protestant, etc.). Péan y voit toute une génération de «messieurs Bons sentiments», d'«idiots utiles» qui auraient fait gober leur «désinformation» et leur «imposture humanitaire» à la terre entière, à commencer par l'ONU, qui a instauré le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Comme si les tenants d'une autre vision de l'histoire, tel l'historien belge Philippe Reyntjens ou le Français Bernard Lugan, avaient été interdits de publier...

(1) «Rwanda, l'histoire secrète», lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza, éditions Panama, novembre 2005.
(2) «Rwanda : 1959-1996», éd. Dagorno, 1997.


Le génocide et les politiques belges

Le journaliste Pierre Péan voit un «complot libéral» dans le soutien à la rébellion tutsie.

Pierre Péan, le journaliste et auteur français auquel on doit notamment des enquêtes sur François Mitterrand ou sur «Le Monde», s'est penché, dans un ouvrage qui sort le 24 novembre (*), sur le génocide au Rwanda de 1994 qui a fait plus d'un million de morts au sein de la minorité tutsie et de l'opposition hutue. Dans ce livre, qu'il ne nous a pas encore été loisible de lire mais dont le «Journal du mardi» a publié quelques bonnes feuilles, Pierre Péan développe deux thèses. D'une part, c'est la rébellion tutsie du Front patriotique rwandais qui a assassiné le président Habyarimana. Et dès lors, selon l'auteur, c'est son chef, l'actuel président Paul Kagame, qui est le vrai responsable du génocide. Les extraits que publie l'hebdomadaire belge ne dévoilent pas les éléments neufs (autres que le témoignage connu d'un ancien membre du «Network commando» du FPR qui aurait commis l'attentat) sur lesquels le journaliste français se base pour appuyer son accusation.

D'autre part, le mouvement rebelle tutsi a été instrumentalisé par le parti libéral francophone de l'époque, le PRL, et par son président Jean Gol, dans un grand «complot libéral-maçonnique» pour affaiblir la famille politique chrétienne, alors au pouvoir avec les socialistes, qui, principalement dans le chef du CVP, soutenait le régime Habyarimana. Si des frictions existaient effectivement entre libéraux et sociaux-chrétiens sur l'aide belge au Rwanda, «c'est attacher beaucoup d'importance au PRL, à Jean Gol et à la Belgique» que d'imaginer que cela ait pu être un paramètre important du génocide, réplique en substance le sénateur MR Alain Destexhe, spécialiste du dossier. «Cela témoigne d'une incompréhension de la façon dont fonctionne le monde politique belge», renchérit-il, rappelant que la question était loin d'animer le débat politique. Et d'ajouter que si Jean Gol a bien eu des contacts avec le FPR, jamais un franc n'a été donné à ce mouvement.

(*) «Noires fureurs, blancs menteurs», éd. Mille et une nuits.

© La Libre Belgique 2005

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Génocide: contre-offensive française
Marie-France Cros

Mis en ligne le 01/12/2005

Pierre Péan publie un livre pour défendre le rôle joué par la France au Rwanda avant et pendant le génocide. Kigali accuse Paris d'y avoir participé «directement».

Au printemps 2005, le journaliste français controversé Pierre Péan nous avait téléphoné pour connaître les circonstances dans lesquelles «La Libre Belgique» avait obtenu, en juin 1991, la première interview de Paul Kagame, aujourd'hui président du Rwanda et alors chef de la rébellion, essentiellement tutsie, du Front patriotique rwandais (FPR). Notre confrère allait, en effet, nous expliqua-t-il, «commencer une enquête pour montrer que la France n'avait pas été complice du génocide» comme elle en est accusée par le Rwanda et par diverses publications et ONG.

Une enquête dont on connaît les conclusions avant même de l'avoir menée, cela s'appelle de la propagande. Et c'est bien de ce registre que relève le dernier livre de Pierre Péan (1), ultime avatar d'une série d'ouvrages publiés en France depuis le 10eanniversaire du génocide, en 2004, et visant à innocenter celle-ci ou à accuser le FPR de génocide.

Il faut se rappeler que ce 10eanniversaire avait été marqué par la publication du livre du journaliste du «Figaro», Patrick de Saint-Exupéry, «L'inavouable - La France au Rwanda». «Déchiré», le journaliste y racontait comment il avait découvert, en plusieurs années, que la France avait aidé les génocidaires rwandais «avant, pendant et après» le génocide et comment une part de l'armée française, appuyée par le président Mitterrand et une section de la droite politique, avait utilisé le pays des Mille Collines comme un «laboratoire» pour «tester» sa théorie de la guerre révolutionnaire, élaborée en Indochine et «mise en oeuvre en Algérie» avant que le général de Gaulle y mette «un coup d'arrêt». «La doctrine ne cessera pourtant d'être repensée et perfectionnée» au sein de l'armée française et, appliquée au Rwanda, permit «de transformer une intention de génocide en acte de génocide», accusait Saint-Exupéry.

La parution de ce livre entraîna la mise sur pied d'une «Commission d'enquête citoyenne» et le dépôt, devant le Tribunal aux armées, de six plaintes visant des militaires français.

Le prestige personnel de l'auteur de ce livre, détenteur des prix de journalisme «Albert Londres» et «Bayeux des correspondants de guerre», le nom glorieux de notre confrère, neveu d'Antoine de Saint-Exupéry -mort aux commandes de son avion durant la Seconde Guerre mondiale et auteur du «Petit prince»- ajoutaient à la rage de ceux qui approuvent la politique française au Rwanda. Il fallait donc déclencher la grosse artillerie pour répliquer.

C'est ce que fait Pierre Péan. Celui-ci écarte l'ouvrage qui gêne d'un «inutile de feuilleter les 288 pages du livre: elles reprennent grosso modo tous les poncifs» des «pro-FPR» (NdlR: ce qui est inexact: la thèse de Saint-Exupéry est originale), pour s'appesantir exclusivement sur une date qu'il conteste et qui est l'un des enjeux des plaintes déposées devant le Tribunal aux armées.

Dans ce long ouvrage, parfois confus, Pierre Péan défend la thèse des extrémistes hutus. Voyons plutôt.

  1. «Les Tutsis sont menteurs». «Le Rwanda est aussi le pays des mille leurres, tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus», écrit l'auteur. Il n'explique cependant pas pourquoi, dans ce cas, il s'appuie tant sur le témoignage d'un déserteur du FPR, Abdul Ruzibiza, qui est Tutsi, pour soutenir la thèse selon laquelle c'est le FPR qui a abattu l'avion du président hutu Habyarimana, attentat qui fut le signal de départ du génocide.
  2. «C'est le FPR qui est le responsable du génocide des Tutsis». C'est le seul point sur lequel Pierre Péan diverge légèrement de la thèse des extrémistes hutus. Bravant l'abondance d'indications sur une préparation du génocide, ces derniers affirment que les massacres généralisés de Tutsis et des Hutus qui s'opposaient à cette mise à mort furent dus à une manifestation de colère «spontanée» de la population hutue après qu'on eut tué son Président.
    Notre confrère français complique ce refus de culpabilité: il dit tout à la fois que «Kagame a planifié l'attentat, donc planifié aussi sa conséquence directe: le génocide des Tutsis perpétré en représailles» ; que le FPR a manipulé le gouvernement et «les nationalistes» hutus pour qu'ils commettent des massacres afin que Kagame puisse prendre le pouvoir; et enfin, en même temps, que ce dernier «a fait croire que les Hutus qu'il a fait massacrer en grand nombre étaient des Tutsis».
  3. «Le FPR utilise les femmes tutsies pour manipuler tout le monde». L'accusation figurait déjà dans le «Manifeste des Bahutu», considéré comme un document préparatoire au génocide. Pierre Péan la reprend telle quelle, notamment pour expliquer des «dysfonctionnements dans le dispositif français» au Rwanda avant le génocide, en soulignant «l'infiltration de femmes tutsies auprès de nombreux Français». Qui vérifiaient l'ethnie des séductrices sur leur carte d'identité avant de succomber à leurs charmes?
  4. «La Belgique est complice du FPR». Là où les extrémistes hutus se contentent de l'affirmer, notre confrère français fignole avec une décoiffante démonstration: les coupables sont les libéraux francophones de Jean Gol, assoiffés de pouvoir, eux aussi, qui appuient le FPR pour faire chuter le gouvernement «de leurs ennemis de la démocratie-chrétienne». Au bout du compte, «l'impulsion qu'il (Jean Gol) donna, reprise après sa mort, le 18 septembre 1995, par Alain Destexhe et Guy Verhofstadt, a finalement balayé les sociaux-chrétiens tant abhorrés de la (sic) CVP et a remis la famille libérale au pouvoir en 1999». Les Belges, eux, se souviennent que Jean-Luc Dehaene est tombé, en 1999, sur la crise des poulets à la dioxine.

Plus insidieux: Péan laisse entendre -sans avancer le moindre indice- que ce sont plusieurs des paras belges assassinés aux débuts du génocide par les extrémistes hutus, dont le lieutenant Lotin, qui avaient amené à Kigali les missiles qui ont abattu l'avion du président Habyarimana.

Plus généralement, on est frappé par le goût de Pierre Péan pour les attaques ad hominem, rédigées comme des fiches de renseignement, destinées à nuire à ceux qui ne défendent pas sa thèse (des «anti-France» s'emporte-t-il) et parfois basées sur des inventions -si j'en juge par les quelques lignes qui me sont consacrées.

Notre confrère semble coutumier du fait: s'il encense aujourd'hui le juge Bruguière qui, sur base du témoignage du déserteur Ruzibiza, accuse le FPR de l'attentat contre l'avion présidentiel, Péan, en 2001, dans son livre «Manipulations africaines», accusait le même magistrat -qui avait alors le tort de soutenir une autre thèse que la sienne sur les auteurs de l'attentat de 1989 contre un DC 10 d'UTA- d'utiliser des méthodes «expéditives» et décelait «un côté barbouze» chez M.Bruguière, dont les affaires se révélaient «vides ou mal ficelées».

Bref, s'il doit bien se trouver du vrai dans la littérature de M.Péan, il est enfoui dans une telle panade qu'on ne le reconnaît plus.

Oui, le FPR a commis des massacres et peut-être est-il l'auteur de l'attentat contre l'avion de Juvénal Habyarimana. Mais l'ouvrage de notre confrère français manque sa cible: il ne nous fait pas oublier que ce sont les extrémistes hutus qui ont préparé et exécuté le génocide d'un million de personnes et ne nous convainc pas que la France -dont un officier commandait l'armée hutue à partir de février 1992- n'y est pour rien.

(1) «Noires fureurs, blancs menteurs - Rwanda 1990-1994», de Pierre Péan. Éd.des Mille et une nuits, 544 pp, 22€.

© La Libre Belgique 2005


Point de vue
Rwanda, l'enquête inachevée
, par Colette Braeckman
LE MONDE | 08.12.05 | 14h34 • Mis à jour le 08.12.05 | 14h34
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3232,50-718908,0.html

Autant être clair: le génocide des Tutsis au Rwanda, d'avril à juillet 1994, n'est pas un sujet de polémique. C'est une réalité, confirmée par d'innombrables témoignages, enquêtes et rapports, par des récits, des accusations, des aveux. Les faits sont précis, concordants, vérifiés : plus de 800 000 Tutsis ont été mis à mort en trois mois, de manière systématique, grâce à des listes, des dénonciations, des chasses à l'homme, avec des armes à feu et des machettes qui avaient été depuis longtemps distribuées à des miliciens formés pour tuer.

Cette histoire, qui voit les Tutsis, minoritaires, être considérés comme des étrangers dans leur propre pays, ne remonte pas à 1994, ni à 1990, lorsque des exilés déclenchent la guerre aux frontières : elle date de 1959, lorsque les Hutus, encouragés par le colonisateur belge, sont poussés à une "révolution" qui, au lieu de les dresser contre leurs maîtres européens, est détournée contre leurs compatriotes tutsis devenus suspects depuis qu'ils ont eu l'audace de revendiquer l'indépendance.

Depuis cette date, à chaque fois que les Tutsis exilés tentent de revenir les armes à la main, à chaque fois qu'à l'intérieur du pays ils s'efforcent de regagner du terrain sur le plan social ou politique, la réponse du pouvoir hutu est identique : des civils sont massacrés. Durant des décennies, c'est au nom d'une légitimité fondée sur le concept de "majorité ethnique" que les Belges puis les Français ont appuyé les régimes rwandais successifs.

Lorsque, en 1990, le Front patriotique rwandais (FPR) lance une offensive au départ de l'Ouganda, les Belges s'effacent devant une France qui ne ménage pas son soutien politique et militaire au pouvoir de Juvénal Habyarimana. Sans rien ignorer de la dérive génocidaire inscrite au coeur du régime hutu. Deux ans plus tard, directeur des affaires africaines, Paul Dijoud va jusqu'à mettre en garde Paul Kagamé (chef tutsi du FPR et actuel président rwandais) et les siens, les prévenant du risque qu'ils font courir à leurs familles.

Consciente des dangers, la diplomatie française prône la négociation, le partage du pouvoir. Mais la coopération militaire, elle, s'engage sans cesse plus avant : elle arme et entraîne soldats et gendarmes, elle dresse les plans des batailles et barre au FPR la route de Kigali. Des soldats français participent aux manoeuvres et on les retrouve même aux points de contrôle, triant les citoyens rwandais en fonction de leur ethnie, inscrite sur les documents d'identité.

Lorsque, en décembre 1993, le contingent français se retire, cédant la place aux 500 casques bleus censés faire appliquer les accords de paix d'Arusha, il laisse au Rwanda des "coopérants militaires" en civil (25 officiellement et sans doute le double) dont on ignore à quoi ils s'occupent aux côtés de leurs alliés hutus. Malgré l'embargo, les livraisons d'armes se poursuivent, non seulement jusqu'à la veille du génocide, mais bien après qu'il a commencé : des observateurs onusiens relèvent que les avions de l'opération Amaryllis, venus pour évacuer les expatriés, déposent des caisses d'armes sur le tarmac de l'aéroport. Même lorsque ses alliés hutus se lancent dans le massacre systématique des Tutsis et que les corps s'amoncellent, enlevés dans les rues de Kigali par les bennes de la voirie, la coopération militaire française ne désavoue pas ses alliés: en mai encore, six semaines après le début du génocide, le général Huchon promet à un émissaire rwandais, le colonel Ephrem Rwabalinda, de lui livrer non seulement des munitions, mais des postes sécurisés, afin d'assurer les communications directes entre l'état-major français et ses alliés, dont les troupes passent plus de temps à massacrer et à piller qu'à se battre.

Rappeler tout cela, ce n'est pas adopter une position antifrançaise : c'est aligner des faits réels, observés sur le terrain, c'est s'interroger sur la pertinence et les raisons d'un tel soutien. Ces questions n'occultent en rien le fait qu'en face, la guerre menée par le FPR fut impitoyable, qu'elle charria des crimes et des massacres dont l'ampleur ne se révéla qu'au fil du temps.

Aujourd'hui encore, Pierre Péan (dans son livre Noires fureurs, blancs menteurs, éd. Mille et une nuits, 544 p., 22 €) tente de "retourner l'image" de la tragédie rwandaise en occultant la spécificité du génocide — cette entreprise d'extermination dont les Tutsis ont été victimes —et en soulignant les crimes de guerre commis par le FPR à l'encontre des Hutus.

Occultant le soutien militaire apporté par la France aux militaires et miliciens auteurs du génocide, accompagnés jusque dans les camps du Kivu où ils représentèrent un élément de déstabilisation durable pour toute la région, il met l'accent sur les aspects humanitaires de l'opération "Turquoise". Sans relever que, si le premier but de cette opération avait été de secourir des civils, il aurait peut-être mieux valu amener en Afrique des camions et des ambulances plutôt que des Mirage et des hélicoptères de combat, des infirmiers plutôt que des fusiliers marins et des commandos...

Tout à son entreprise de réhabilitation, M. Péan, qui a cherché la vérité dans les tiroirs de l'Elysée au lieu de se rendre sur le terrain, ne craint pas de se mettre en porte-à-faux avec la France d'aujourd'hui; dans son ambassade à Kigali, une plaque rappelle désormais les employés tutsis abandonnés en 1994.

Il faut évidemment parler de l'attentat: le tir de missiles qui a abattu l'avion ramenant de Dar es-Salaam le président Habyarimana et son homologue du Burundi fut l'élément qui déclencha un génocide depuis longtemps préparé. Le véritable scandale est que, onze ans après l'assassinat de deux chefs d'Etat en exercice, aucune enquête internationale digne de foi n'ait encore été diligentée. Pierre Péan, lui, se fonde sur l'enquête du juge Bruguière — un magistrat dont lui-même dénonçait en 2001 le "côté barbouze" et les "méthodes expéditives" — pour dénoncer la responsabilité du FPR.

Il est vrai qu'au cours des années, le silence persistant de Kigali, le refus de communiquer tout élément d'information au sujet de l'attentat ont donné à cette hypothèse-là plus de poids qu'elle n'en avait en 1994. Mais il n'empêche que d'autres témoignages, qui avaient amené à une lecture des faits différente, n'ont jamais été pris en compte...Multipliant les attaques personnelles recopiées au départ de fiches de renseignement, la méthode de Péan insulte les victimes et salit une France mitterrandienne que l'auteur croit avoir défendue, mais qu'il a réussi à amalgamer avec les tenants du pouvoir génocidaire.

Colette Braeckman est journaliste au quotidien belge Le Soir. Spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs, elle a écrit plusieurs livres sur le Rwanda.

COLETTE BRAECKMAN
Article paru dans l'édition du 09.12.05


Point de vue
Un pamphlet teinté d'africanisme colonial
, par Jean-Pierre Chrétien
LE MONDE | 08.12.05 | 14h38 • Mis à jour le 08.12.05 | 14h38
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3232,50-718910,0.html

L'ouvrage de Pierre Péan se présente sans ambages comme une somme conduisant à une révision du discours habituel sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Revisiter un domaine de recherche est un travail familier aux historiens. Il suppose une discussion sérieuse des écrits antérieurs, complétée par une argumentation fondée sur des documents nouveaux ou des approches nouvelles. Ce n'est pas la "méthode" choisie dans ce pesant pamphlet.

La sélection et l'utilisation des sources sont stupéfiantes. Leur choix est pratiquement unilatéral : acteurs politico-militaro-policiers rwandais ou français impliqués dans la politique de Kigali entre 1990 et 1994 ; quelques auteurs fascinés par les a priori ethniques ou raciaux dans le traitement des sociétés africaines ; pamphlets des amis... Des centaines de publications sont jetées aux orties.

Le rapport fondamental rédigé par l'historienne Alison Des Forges (Aucun témoin ne doit survivre) est ignoré, peut-être parce qu'elle a le tort d'être américaine.

Les références sont souvent incomplètes ou inexactes (des textes non datés), on fait dire à des auteurs ce qu'ils ne disent pas exactement, pour mieux "prouver". Des archives fermées au public (celles de la présidence de la République pour les années 1990) sont brandies et non scientifiquement exploitées dans le cadre d'un débat contradictoire.

L'histoire du Rwanda se réduit à l'étalage des clichés raciaux les plus obsolètes de l'"africanisme" colonial et de l'idéologie "hamitique" (vieille doctrine, produit de l'africanisme du XIXe siècle, qui tend à opposer des "vrais" Africains aux populations mêlées venues du Proche-Orient ou de la région du Nil) : au lieu des travaux fondamentaux publiés durant les dernières décennies, le lecteur a droit à un mémoire présenté au Tribunal pénal international pour le Rwanda pour la défense d'un bourgmestre génocidaire par un Rwandais décrété "historien" et à un opuscule publié en 1940 par un administrateur colonial belge qui expliquait que "les grands Tutsis n'étaient pas des vrais nègres".

La complexité de cette tragédie appelle des réponses complexes, elle relève ici du schéma simpliste d'une histoire complot. La sensation prime sur la réflexion, et elle est des plus douteuses. Les auteurs, chercheurs, journalistes, équipes scientifiques et associations humanitaires qui ont contribué à identifier, analyser et dénoncer le génocide de 1994 sont disqualifiés à moindres frais, à coups d'attaques personnelles, dérisoires et sordides, d'insultes et de "citations" partiales tirées de leur contexte.

Effets de manches et sabre d'abattis. Jadis les "chers professeurs" étaient vitupérés par des politiciens que tout le monde a oubliés, aujourd'hui ils sont des "idiots utiles" et des "agents du Front patriotique rwandais (FPR)" : nouvelle variante de "l'anti-France" !

Un autre aspect est stupéfiant, quand on connaît la propagande rwandaise, qui, entre 1990 et 1994, a préparé et accompagné le génocide, telle qu'elle ressort de collections exhaustives de journaux et d'enregistrements dont l'existence accablante suscite, on le comprend, la colère de certains.

Les propos de cet auteur sont comme en écho avec ce discours de la haine : réduction ethno-raciale du débat politique ; bréviaire raciste sur le don congénital des Tutsis dans le mensonge et sur leur instrumentalisation des femmes ; dénonciation des démocrates hutus qui s'étaient engagés courageusement contre la dictature et le carcan ethniste comme autant de vendus ; fantasme d'un complot régional hima-tutsi, ressassé depuis quarante ans par des cercles extrémistes et digne du montage des Protocoles des sages de Sion ; culture de violence et de mensonge où le génocide était à la fois justifié et nié.

Comme disaient l'organe raciste Kangura ou la Radio des Mille Collines, ces Tutsis se suicident... Dans sa furie contre les "agents du FPR", l'auteur n'hésite pas à se fier aux dires d'un ancien fondateur du parti extrémiste Coalition pour la défense de la République, aujourd'hui en France et qui à l'époque s'était exprimé dans ces médias.

Le débat est normal sur les conditions et les causes, lointaines ou proches, du génocide, sur la sociologie des tueurs, sur les zones d'ombre du contexte politico-militaire, au Rwanda comme à l'extérieur.

Des enquêtes transparentes et publiques sont nécessaires, y compris, évidemment, sur l'attentat du 6 avril 1994 (contre l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira) et sur les hypothèses et les "révélations" qui sont périodiquement distillées ou annoncées. L'ambiance de guerre secrète qui entoure ces questions graves est intolérable.

La défense de la France en Afrique est vraiment mal partie si elle doit s'appuyer sur le livre de M. Péan, qui, par ailleurs, semble étrangement dédaigner les apports (limités, mais réels) de la Mission parlementaire d'information de 1998.

En guise de "révision", on découvre donc une étonnante passion révisionniste, qui participe au flot actuel de manifestations débridées de mépris à l'égard du passé et du présent des Africains. L'auteur mesure-t-il à quel point il meurtrit les rescapés du génocide et leurs proches, déjà tenaillés par la culpabilité d'avoir survécu ?

Mais se préoccupe-t-il du sort des Rwandais, Hutus comme Tutsis, et de leur avenir ? Venu s'ajouter à la vague des "experts" improvisés sur ce terrain, connaît-il ce peuple par-delà le théâtre d'ombres qu'il met en scène ?

Si l'on veut aider le Rwanda à sortir de l'ambiance obsidionale et policière que chacun observe, si l'on veut aider ses élites, à l'intérieur comme à l'extérieur, à se défaire de leurs obsessions manichéennes, ne faut-il pas d'abord isoler le virus raciste qui piège ce pays depuis des décennies ! Les concepteurs du génocide ont cherché à en faire triompher la logique en mobilisant massivement les uns dans un "travail" d'extermination des autres. Faut-il, en Europe, leur donner raison ? Et dans quels buts obscurs ?

Le génocide des Arméniens ne se négocie pas avec les intégristes turcs. Celui des Tutsis au Rwanda ne se négocie pas avec des nostalgiques ou des attardés du "Hutu power", qu'ils soient noirs ou blancs... Ce livre de Pierre Péan cherche un effet de scandale, il finit par être accablant pour ceux qu'il prétend défendre.

Jean-Pierre Chrétien est spécialiste de l'histoire de l'Afrique au CNRS, où il est directeur de recherches. Il est l'auteur de L'Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d'histoire (Flammarion, 2003).

Jean-Pierre Chrétien
Article paru dans l'édition du 09.12.05


Point de vue
Un livre important et contestable
, par Claudine Vidal
LE MONDE | 08.12.05 | 14h36 • Mis à jour le 08.12.05 | 14h36
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Le livre de Pierre Péan sur le Rwanda fourmille d'erreurs, d'approximations. Pour n'en citer qu'une : affirmer que la mission d'information parlementaire française a "oublié" de s'intéresser à l'attentat du 6 avril 1994 perpétré contre l'avion du président rwandais, c'est révéler qu'il n'a pas lu le rapport de la mission dont un chapitre est précisément consacré à une enquête minutieuse sur l'attentat. Il s'inscrit sans nuance dans une vision ethniciste très largement partagée : la certitude qui fait nécessairement dépendre les conflits politiques africains des identités communautaires, ethniques, voire raciales.

J'ai eu bien des discussions avec des amis tutsis, qui, loin d'avoir le sentiment de diriger le pays, se disent opprimés par les autorités du Front patriotique rwandais (FPR) comme n'importe quel autre citoyen rwandais. Il pratique des amalgames insensés. Par exemple, il associe Alison Des Forges au "cabinet noir du FPR" (ce groupe qui soutient le FPR jusqu'à nier systématiquement ses exactions). Enorme contresens! L'historienne du Rwanda Alison Des Forges est, depuis des années, l'une des bêtes noires de Kigali en raison de son acharnement à découvrir la vérité sur les crimes massifs commis depuis 1990, y compris par le FPR. Bref, abondent les manquements au souci d'exactitude et à l'exigence de distance critique, sans lesquels l'activité enquêtrice risque de tourner en discours propagandiste.

Mais, alors, que reste-t-il de cet ouvrage? Pierre Péan a eu accès à des archives (ministère de la défense et présidence de la République) jusqu'alors non exploitées. Ainsi, il apporte des indications incontestablement neuves sur ce que savaient ou ne savaient pas les responsables politiques et militaires français. Il a conduit des investigations sur la réussite de désinformations fabriquées par le FPR à l'attention de la communauté internationale.

Son apport le plus original, à mon sens, est d'avoir reconstitué les liens entre les autorités de Kigali, victorieuses, et leurs relais européens, les "Blancs menteurs", lobby qu'il surnomme "cabinet noir du FPR", et dont il dénonce les mensonges et les pratiques d'intimidation, montrées en acte sur des cas précis. Incontestablement, l'enquête de Pierre Péan a le mérite d'ouvrir des pistes à explorer. Il sort, et je lui en sais gré, du système des répétitions infinies plombant tant d'ouvrages qui prétendent faire la lumière sur le génocide des Rwandais tutsis et sur les responsabilités de la France. C'est pourquoi il serait contraire à la vérité d'affirmer qu'il s'agit d'un livre sans autre importance que celle du scandale qu'il a suscité.

Je pense cependant que l'auteur a lui-même forgé les armes de détracteurs qui n'appartiennent pourtant pas au "cabinet noir". Par précipitation, sans doute. Mais surtout, à mon sens, parce qu'il s'est laissé enfermer dans la logique tranchée des camps propagandistes. En effet, depuis 1994, un climat très années 1950, fertile en dénonciations staliniennes, en accusations délirantes, en "versions de l'histoire" d'une radicale simplicité, caractérise, en France, les débats les plus bruyants sur le Rwanda.

Pierre Péan a foncé là-dedans, tête baissée. Il pratique le "deux poids, deux mesures": pour maximiser la politique d'extermination des Hutus, il minimise le génocide des Tutsis (il parle de 280 000 Tutsis massacrés et plus d'un million de Hutus tués depuis 1990) en s'abritant derrière un seul témoin rwandais (p. 276). Pour défendre les autorités françaises, il oublie qu'elles ont soutenu, trop longtemps, "un régime autoritaire, ethnique et raciste", selon les termes de la mission d'information parlementaire. Bref, il se cantonne à un parti pris. Comme s'il fallait minimiser le génocide des Tutsis pour pouvoir dénoncer l'actuel régime tyrannique de Kigali, son rôle dans les massacres systématiques de civils commis avant et après la victoire. Comme s'il fallait assimiler au "cabinet noir" tous ceux qui enquêtent sur les responsables rwandais du génocide. Comme si critiquer la politique menée par les autorités françaises au Rwanda de 1990 à 1994 (et, au simple vu de ses résultats, elle est critiquable) révélait nécessairement une haine de la France.

A plusieurs reprises, Pierre Péan cite le lieutenant Abdul Ruzibiza, dont j'ai préfacé le livre (Rwanda. L'histoire secrète, Editions du Panama, 400 p., 22 €). Il serait regrettable de considérer leurs ouvrages comme les deux versions d'une même histoire, l'une écrite par un Rwandais, l'autre par un Français. Le lieutenant Ruzibiza rend compte des massacres qu'il qualifie de "génocide des Hutus", mais il restitue, avec autant de rigueur, l'accomplissement du génocide des Tutsis. Ce Rwandais nous invite à vouloir une histoire complète de la tragédie.

Sociologue, Claudine Vidal est directrice de recherche émérite au CNRS. Elle est l'auteur de Sociologie des passions : Rwanda, Côte d'Ivoire (Karthala, 1991).

CLAUDINE VIDAL
Article paru dans l'édition du 09.12.05