Observatoire de l'Afrique centrale
13 mars 2004

Rwanda
Après avoir démenti le juge Bruguière,
l’ONU reconnaît détenir la boîte noire

L’engrenage du génocide
 
L’ONU avoue sa propre négligence. La boîte noire de l’avion abattu d’Habyarimana est retrouvée. L’attentat n’exonère pas les auteurs du génocide.

COLETTE BRAECKMAN
ANALYSE

Négligence. Erreur dans la chaîne de commandement, bref, une bourde de première classe. A New York, à Genève, les porte-parole de l’ONU et Kofi Annan lui-même ont battu leur coulpe. Après avoir, dans un premier temps, tourné en dérision les assertions du juge Bruguière selon lesquelles la « boîte noire » saisie sur la carcasse de l’avion du président Habyarimana, envoyée à New York depuis Paris, n’avait jamais fait l’objet d’une investigation, on se serait aperçu aux Nations unies que la pièce à conviction se trouvait en fait dans un placard, depuis dix ans.

 Et cela parce que le « voice cockpit recorder » orange et non pas noir, semblait comme neuf, en trop bon état pour avoir été saisi sur un avion calciné par deux missiles sol-air.Cette miraculeuse découverte est intervenue après que le secrétaire général eut annoncé qu’une enquête interne avait été ouverte. Une telle négligence, à propos d’un indice permettant d’éclairer l’assassinat de deux chefs d’Etat, paraîtrait difficile à croire si, dans l’affaire rwandaise, elle n’était qu’une autre preuve des carences de l’organisation.

Il ne faudrait cependant pas s’attendre au miracle : si la boîte noire révélera les derniers moments de l’équipage, elle demeurera muette à propos de l’identité des tireurs au sol. A ce sujet, la polémique ouverte par l’enquête du juge français ne fait que commencer et elle risque de brouiller les cartes. Car s’il est certain que l’attentat fut la raison invoquée pour entamer les massacres des Tutsis il n’en demeure pas moins que la « machine à tuer » des extrémistes hutus était en place depuis longtemps et que massacres et assassinats avaient déjà commencé. Le crime que représente l’attaque contre l’avion n’exonère en rien ceux qui avaient préparé le génocide et qui l’ont mis en œuvre.

 « Quand les éléphants se battent, l’herbe est écrasée », dit un proverbe africain. Le Rwanda voici dix ans, fut broyé par deux adversaires redoutables, qui pratiquaient, chacun à leur manière, les techniques de la « guerre sale » et ne reculaient pas devant les coups tordus. On sait désormais (Le Soir du 12 mars), que derrière les extrémistes hutus se trouvaient des services français appliquant des « recettes » éprouvées : usage de la propagande, armement de civils, création de milices. Mais en face, les combattants du FPR n’étaient pas des enfants de chœur : leurs chefs avaient combattu dans la guerre de libération du Mozambique puis en Ouganda et aux Etats-Unis, Paul Kagame avait brillamment assimilé les stratégies des Forces spéciales. Infiltrations en profondeur en milieu ennemi, dissimulation au sein de la population civile, techniques de communication perfectionnées, tout cela s’ajoutant à un rude entraînement physique, les exilés tutsis s’étaient dotés d’un instrument militaire aguerri, qui réussit à mettre en échec le dispositif mis en place et téléguidé par les Français.

 C’est cela aussi qui explique le million de morts du génocide : ils ont été broyés par un double engrenage. Les Hutus, au lieu de combattre militairement, ont massacré des civils tutsis pris en otages tandis que le FPR, refusant une négociation désormais impossible avec les génocidaires a poursuivi une implacable avance militaire qui, en juillet 1994, le mena enfin au pouvoir, qu’il partagea à ses conditions.

 C’est à cette lumière-là qu’il faut analyser la tragédie du Rwanda, en se gardant toutefois de renvoyer dos à dos les adversaires : le FPR a conquis le pouvoir par tous les moyens et en commettant des crimes de guerre, mais les extrémistes du Hutu Power ont impliqué tout un peuple dans un génocide.

Dans cette tragédie, même si le monde semble avoir détourné le regard, laissé le peuple rwandais aux mains de ses démons, aucun des adversaires n’était seul : les Français n’avaient pas abandonné leurs alliés hutus et, au Conseil de Sécurité, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne bloquèrent avec constance toute résolution qui aurait permis de modifier le mandat de la MINUAR (Mission des Nations Unies au Rwanda) lui donnant les moyens de s’interposer, de faire cesser les massacres, d’imposer un cessez-le-feu et par là même, de freiner l’avancée du FPR.

Cette rivalité entre puissances, au détriment du peuple rwandais et plus tard de toute la région, explique aussi pourquoi l’ONU s’est retrouvée paralysée. Ce n’est pas uniquement par incompétence que la boîte noire s’est retrouvée dans un placard, que Mme Carla del Ponte, qui voulait enquêter sur l’attentat et sur les massacres commis par le FPR, a été écartée du dossier Rwanda. Aujourd’hui encore, dans la presse et l’opinion publique, confisquant la mémoire du génocide et le chagrin des victimes, la guerre continue. Sale.