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Rwanda Lengrenage du génocide COLETTE BRAECKMAN Négligence. Erreur dans la chaîne de commandement, bref, une bourde de première classe. A New York, à Genève, les porte-parole de lONU et Kofi Annan lui-même ont battu leur coulpe. Après avoir, dans un premier temps, tourné en dérision les assertions du juge Bruguière selon lesquelles la « boîte noire » saisie sur la carcasse de lavion du président Habyarimana, envoyée à New York depuis Paris, navait jamais fait lobjet dune investigation, on se serait aperçu aux Nations unies que la pièce à conviction se trouvait en fait dans un placard, depuis dix ans. Et cela parce que le « voice cockpit recorder » orange et non pas noir, semblait comme neuf, en trop bon état pour avoir été saisi sur un avion calciné par deux missiles sol-air.Cette miraculeuse découverte est intervenue après que le secrétaire général eut annoncé quune enquête interne avait été ouverte. Une telle négligence, à propos dun indice permettant déclairer lassassinat de deux chefs dEtat, paraîtrait difficile à croire si, dans laffaire rwandaise, elle nétait quune autre preuve des carences de lorganisation. Il ne faudrait cependant pas sattendre au miracle : si la boîte noire révélera les derniers moments de léquipage, elle demeurera muette à propos de lidentité des tireurs au sol. A ce sujet, la polémique ouverte par lenquête du juge français ne fait que commencer et elle risque de brouiller les cartes. Car sil est certain que lattentat fut la raison invoquée pour entamer les massacres des Tutsis il nen demeure pas moins que la « machine à tuer » des extrémistes hutus était en place depuis longtemps et que massacres et assassinats avaient déjà commencé. Le crime que représente lattaque contre lavion nexonère en rien ceux qui avaient préparé le génocide et qui lont mis en uvre. « Quand les éléphants se battent, lherbe est écrasée », dit un proverbe africain. Le Rwanda voici dix ans, fut broyé par deux adversaires redoutables, qui pratiquaient, chacun à leur manière, les techniques de la « guerre sale » et ne reculaient pas devant les coups tordus. On sait désormais (Le Soir du 12 mars), que derrière les extrémistes hutus se trouvaient des services français appliquant des « recettes » éprouvées : usage de la propagande, armement de civils, création de milices. Mais en face, les combattants du FPR nétaient pas des enfants de chur : leurs chefs avaient combattu dans la guerre de libération du Mozambique puis en Ouganda et aux Etats-Unis, Paul Kagame avait brillamment assimilé les stratégies des Forces spéciales. Infiltrations en profondeur en milieu ennemi, dissimulation au sein de la population civile, techniques de communication perfectionnées, tout cela sajoutant à un rude entraînement physique, les exilés tutsis sétaient dotés dun instrument militaire aguerri, qui réussit à mettre en échec le dispositif mis en place et téléguidé par les Français. Cest cela aussi qui explique le million de morts du génocide : ils ont été broyés par un double engrenage. Les Hutus, au lieu de combattre militairement, ont massacré des civils tutsis pris en otages tandis que le FPR, refusant une négociation désormais impossible avec les génocidaires a poursuivi une implacable avance militaire qui, en juillet 1994, le mena enfin au pouvoir, quil partagea à ses conditions. Cest à cette lumière-là quil faut analyser la tragédie du Rwanda, en se gardant toutefois de renvoyer dos à dos les adversaires : le FPR a conquis le pouvoir par tous les moyens et en commettant des crimes de guerre, mais les extrémistes du Hutu Power ont impliqué tout un peuple dans un génocide. Dans cette tragédie, même si le monde semble avoir détourné le regard, laissé le peuple rwandais aux mains de ses démons, aucun des adversaires nétait seul : les Français navaient pas abandonné leurs alliés hutus et, au Conseil de Sécurité, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne bloquèrent avec constance toute résolution qui aurait permis de modifier le mandat de la MINUAR (Mission des Nations Unies au Rwanda) lui donnant les moyens de sinterposer, de faire cesser les massacres, dimposer un cessez-le-feu et par là même, de freiner lavancée du FPR. Cette rivalité entre puissances, au détriment du peuple rwandais et plus tard de toute la région, explique aussi pourquoi lONU sest retrouvée paralysée. Ce nest pas uniquement par incompétence que la boîte noire sest retrouvée dans un placard, que Mme Carla del Ponte, qui voulait enquêter sur lattentat et sur les massacres commis par le FPR, a été écartée du dossier Rwanda. Aujourdhui encore, dans la presse et lopinion publique, confisquant la mémoire du génocide et le chagrin des victimes, la guerre continue. Sale. |