KIGALI, RWANDA
Plus jamais le Congo...
4 mars 2003
L'Obsac présente ici le premier
de deux articles consacrés à une entrevue avec
le général James Kabarebe, le Chef d'état
major interarme des Forces de défense du rwanda. Le général
Kabarebe nous a reçu dans son bureau du quartier général
des FDR (ex-APR). L'entrevue a été menée
en langue anglaise et traduite par l'Obsac.

Le général James Kabarebe
Q - Général Kabarebe, vous
êtes le chef d'état major interarmes des FDR (NDLR
: Forces de défense du Rwanda), anciennement connue sous
le nom d'APR (Armée patriotique rwandaise). Comme je l'ai
évoqué avant l'entrevue, votre nom est très
connu, associé de près (en fait) aux événements
qui sont survenus dans la région, mais vous êtes
vous même très peu connu du public. Pourriez-vous
nous parler de vous-même, de votre carrière militaire,
de vos promotions dans les rangs de l'armée?
James Kabarebe - À propos de cette
question d'être ou de ne pas être connu, je commencerai
en disant qu'il n'y a pas grand chose à dire à
propos de moi-même. Je n'ai rien fait de spécial
et je ne suis en rien exceptionnel. Ce que j'ai fait, je l'ai
fait comme participant dans un processus aux côtés
d'innombrables autres joueurs qui en ont fait souvent plus que
moi, alors il n'y a rien de spécial à dire sur
moi. Mais, j'ai commencé (ma carrière militaire)
dans la NRA, de 1985 jusqu'en 1990. En octobre (de cette année
là) j'ai fait partie des soldats de l'APR qui ont traversé
la frontière pour entamer la lutte. De 1990 jusqu'à
aujourd'hui, j'ai servi dans les rangs de l'APR.
Q - Quel était votre grade en 1990 ?
J. K. - J'étais sous-lieutenant
et ensuite j'ai été promu lieutenant colonel, au
moment où nous avons pris le contrôle du pouvoir
étatique ici (au Rwanda).
Q - Et vous étiez toujours lieutenant
colonel au moment ou le général Kagame lance l'offensive
(dans l'est du Congo), après avoir lancé son avertissement
de reculer les camps (où se trouvaient les ex-FAr et Interahamwe) ?
J. K. - Oui, j'étais alors lieutenant
colonel à la tête de troupes rwandaises pendant
la campagne qui a abouti à la capture de la ville de Kinshasa.
Ensuite, une fois à Kinshasa, j'ai été promu
colonel alors que je servais comme chef d'état major intérimaire
pour feu le président Laurent Kabila.
Q - Mon général, j'ai toujours
été intrigué par cette opération
audacieuse que vous avez conduite à la tête de troupes
de l'APR sur Kinshasa en août 1998. Dans l'Obsac nous avons
même comparé cette opération au raid canadien
sur Dieppe en 1943. Quelles sont les raisons de votre échec
à ce moment là. Certains affirment que ce fut l'intervention
des zimbabwéens, des Angolais, ou même la résistance
populaire dans les quartiers périphériques de Kinshasa
qui vous ont empêché de prendre la ville. Pouvez-vous
nous dire les raisons de votre échec à prendre
la ville de Kinshasa en août 1998 ?
J. K. - Je pense que notre échec
à prendre Kinshasa en 1998 tient à deux raisons.
Premièrement, nous n'avions pas anticipé que l'Angola,
la Namibie, le Zimbabwe, le Tchad se joindraient à Kabila.
Nous n'étions pas préparés à ça.
Lorsque cela se produisit, nous avons abandonné notre
plan initial et avons opté de nous battre dans l'est.
Si nous avions su qu'ils (ces pays) allaient participer à
la guerre, nous aurions fait d'autres plans et peut-être
que le résultat aurait été différent.
Nous aurions peut-être réussi à prendre Kinshasa.
Q - Combien de troupes de l'APR aviez-vous
à votre disposition; je sais que vous aviez aussi des
auxillières en la personne des ex-FAZ de Kitona ?
J. K. - Les ex-FAZ démobilisés
sur la base de Kitona n'étaient pas très nombreux
et je ne dirais pas qu'ils ont été très
efficaces. Mais nous avions deux battaillons rwandais sur place
Q - Ces troupes qui sont venues de Goma
et de Kigali en avion ?
J. K. - Oui, nous les avons transportées
de Goma à Kitona et nous nous sommes battus jusqu'à
Kinshasa, en fait jusqu'à l'aéroport de Kinshasa.
Q - Vous êtes donc parvenus jusqu'au
périmètre de l'Aéroport ?
J. K. - Oui, nous sommes parvenus à
nous approcher jusqu'aux pistes elle-mêmes. Jusqu'à
ce que les Angolais arrivent de Kabinda et de l'Angola et que
les Zimbabwéens commencent à débarquer à
l'aéroport (par avions).
Q - Pour faire face à l''infanterie
motorisée et des blindés légers, vous n'aviez
à votre disposition que de l'infanterie légère,
n'est-ce pas ?
J. K. - Oui, mais ce n'étais pas
un gros problème, parce que sur le front est nous avons
fait face lors des opérations à des troupes équipées
de manière similaire et ça n'a jamais été
un problème. Nos forces ont toujours été
légères, mais bien équipées pour
faire face à de tels équipements. Ce n'était
pas là le problème; le problème c'est que
nous n'étions pas préparés pour nous battre
sur deux fronts différents. Alors nous avons décidé
d'abandonner le front ouest pour nous concentrer sur le front
est.
Q - Parlons d'une autre bataille qui a
changé le cours des choses (dans cette guerre). Pourriez-vous
nous dire, en termes tactiques, pourquoi l'APR et alliés
ont été défaits à Pweto avant d'y
remporter une victoire majeure ?
J. K. - Sous (Mzee) Kabila les forces
alliés n'ont jamais battu aucune de nos unités
nul part sur le territoire de la RDC, même pas à
Pweto. Ce qui est arrivé à Pweto est davantage
une question qui relève du politique que du militaire.
Quand les troupes alliées se sont concentrées pour
attaquer, pour attaquer Pepa en fait, nous avons retiré
nos troupes jusqu'à Moba pour que l'on comprenne bien
notre position (politique). Car, ils (les alliés) ont
déclenché leur attaque pendant le cessez-le- feu
(alors en vigueur). Alors, nous voulions retirer un avantage
politique (de leur attaque). Lorsqu'il est devenu clair pour
tout le monde que c'était Kabila et ses alliés
qui avaient lancé l'attaque, nous avons lancé une
contre-offensive couronnée de succès qui les a
délogés de Pweto et forcé à battre
en retraite dans le désordre, jusqu'en Zambie pour certaines
de ces troupes.
Q - Oui, mais ces forces avaient à
leur dipositions des chars et de l'artillerie lourde, comment
avez-vous fait avec une force encore une fois constituée
uniquement d'infanterie légère ?
J. K. - Oui, c'est comme ça que
nous nous sommes battus depuis de nombreuses années. Il
nous importe peu de faire face à des blindés et
à de l'artillerie lourde, la chose la plus importante
est de vaincre, et en fait au cours de cette bataille nous avons
capturé la plus majeure partie de cet équipement.
L'important était de les défaire.
Q - Vous avez pris l'équipement
intact, ou a-t-il été détruit lors de la
bataille ?
J. K. - Nous avons pris des chars et des
transports de troupes blindés (APC), des pièces
d'artillerie qui se trouvent maintenant ici (à Kigali).
Nous avons également détruit un hélicoptère
que nous ne pouvions rapporter ici ... parce que nous n'avions
pas de pilote.
Q - Vous parlez de l'hélicoptère
de Joseph Kabila ?
J. K. - Oui, c'est l'hélicoptère
qui devait évacuer Joseph Kabila, mais il n'était
plus en état de le faire et il a du fuir en Zambie avec
les autres.
Q - Y avait-il beaucoup de rebelles rwandais
de l'Interahamwe et des ex-FAR parmi les troupes que vous avez
affronté ?
J. K. - Il y avait trois brigades (de
ces derniers) parmi les forces (ennemies). Ce qui fait 9.000
Interahamwe et ex-FAR, sous le commandement des majors Nyamuhimba,
Mugaragu, Virkozira (?), Miranyi, Mutacumura et plusieurs autres
officiers commandants, mais ceux que j'ai nommé étaient
les commandants Rwandais.
Q - Mais en termes tactiques, comment
avez vous réussi la surprise, le contournement, quels
ont été les grands traits de cette bataille?
J. K. (rires) Quel a été
le modus operandi de cette opération ? Je ne sais pas
pourquoi vous avez choisi (la bataille de) Pweto. Il y a eu plusieurs
autres fronts où nous avons défait nos opposants
de manière décisive. À Kabalo, par exemple,
où alors les même des troupes zimbabwéennes.
Nous avons vaincu l'ennemi à Kabalo, à Kabinda,
à Lusambo, Benadibele (?). Nous avons fait de même
(précédamment) en 1997 à Kisangani qui avait
été fortifié et qui était défendu
par des mercenaires serbes bosniaques. Alors, ce n'est pas exceptionnel.
Ce qu'il faut dire à propos de Pweto, c'est que nous avons
accroché les forces (de Kabila) à Pepa (pour retenir
leur attention) pour les frapper ensuite (sur l'arrière)
à Pweto qui est situé à 100 km de distance.
C'est comme ça que ça c'est passé.
Q - Donc vos hommes ont dû faire
une marche forcée de deux jours pour frapper à
l'ennemi à l'arrière de ses lignes ?
J. K. - Oui, bien sûr (mais pas
en deux jours). Lors d'engagements militaires notre rythme de
déplacement a toujours été entre 70 et 80
km par jour, et parfois même plus. À quelques reprises
nous avons couvert jusqu'à 110 km (à pied) dans
une journée.
Q - C'est vraiment ce qu'on peut appeler
une "infanterie légère"...
J. K. - (rires) La temps et l'effet de
surprise compensent le manque d'équipement...
Q - Nous reviendrons peut-être sur
la question de l'équippement plus tard. Général
Kabarebe, lors de mon passage à Paris pour le XXIIe sommet
Franco-Africain, j'ai demandé au Président Kagame
où en était les rapports entre le Rwanda et l'Ouganda
que nous avons parfois comparé à une "guerre
froide" dans les pages de l'Obsac. Sa réponse était
claire, il existe encore selon lui une plaie béante entre
les deux pays. Vous avez eu des affrontements militaires très
sérieux avec l'UPDF et à chaque fois vous leur
avez infligé une défaite cuisante.
J. K. - Oui...
Q - Parlez-nous des résultats concrets
de la médiation britannique entre les deux pays et ceux
des commissions créées pour régler le contentieux.
Le président Kagame par exemple a soulevé la question
de ce transfuge du RCD qui était passé en Ouganda
et qui est revenu ici en disant que l'Ouganda entraînait
des Interahamwe, il ne semblait pas du tout content de ça.
Pourriez-vous nous faire part de votre opinion comme commandant
militaire ?
J. K. - Et bien, les Britanniques, (particulièrement)
la ministre Clare Short, font de leur mieux pour améliorer
nos rapports et j'encourage cette initiative parce qu'il n'y
a pas de fondements concrets pour justifier un tel conflit et
j'espère que nous pourrons passer au travers.
Q - Oui, mais on sent qu'il y a vraiment
un gros problème ?
J. K. - Oui, évidemment après
avoir infligé trois défaite à l'UPDF à
Kisangani, les choses ne se sont pas arrangées, mais ils
devraient savoir que ça ne vaut pas la peine (de revenir
à la charge), vous savez, d'en rester au même point,
parce que ça ne fait que remettre à l'avant la
cause du même problème (initial).
Q - Avec tout ce qui se passe au Congo
en ce moment, pensez-vous que par un effet de domino on pourrait
possiblement se retrouver avec une confrontation entre le FDR
et l'UPDF ?
J. K. - On ne verra jamais plus d'engagements
militaires entre l'UPDF et les FDR en RDC. Principalement parce
que les FDR se sont totalement retirées de la RDC et nous
avons pas l'intention de retourner en RDC. Alors, on ne peut
pa confronter l'UPDF en RDC puisque nous n'y sommes plus.
Q - Et il n'y a pas des circonstances
qui vous forceraient à retourner là-bas pour appuyer
le RCD ?
J. K. - Oui, oui, nous appuyons le RCD,
mais nous ne franchirons plus la frontière de la RDC.
Nous n'avons plus des troupes en RDC.
Q. - Même pas des conseillers militaires
auprès du RCD ?
J. K. - Même pas des conseillers
militaires.
Q - Retournons au Congo si vous le voulez
bien. Je voulais vous demander ce que vous pensiez des Banyamulenge
comme auxilières militaires en 1996-1997 ?
J. K. - À cette époque,
en 96-97, je n'ai jamais vu les Banyamulenge comme une entité
autonome. En fait, dans la zone où je commandais il n'y
avait pas un seul Munyamulenge. Les Banyamulenge faisaient partie
des forces de l'AFDL que nous avons entraînées.
Ils s'entraînaient avec les autres et faisaient partie
de la force principale que nous avons formée pour Laurent
Kabila, alors je ne les considère pas comme une entité
séparée.
Q - Mais certains Banyamulenge ont servi
dans l'APR, au cours de la lutte...
J. K. - Oui et des non-Banyamulenge ont
servi dans l'APR aussi, comme feu le commandant Masasu, comme
le commandant Kabenge et d'autres. Alors, les Banyamulenge n'ont
pas été les seuls à servir dans les rangs
de l'APR. Il y a eu d'autres Congolais qui se sont joints à
nous au moment où il y avait des Banyamulenge dans nos
rangs, comme Masasu. Je ne sais pas si vous connaissez Masasu ?
Q - Oui. Oui, il fut exécuté
par Kabila à Pweto
J. K. - Il fut exécuté par
Joseph Kabila, par le président Joseph Kabila, juste avant
la bataille de Pweto.
La suite de cette entrevue sera publiée
dans quelques jours
(Le temps de revenir à Montréal... ;-))
Les reportages
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à une subvention accordée par le Centre de recherches
pour le développement international, Ottawa, Canada, à
un projet en partenariat par l'OBSAC et le CECI.
Nota Bene :
Les analyses et les reportages dans le cadre de cette collaboration
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