Volume 10, mai 2007
RDC
Tous coupables, mais certains plus que d'autres

29 octobre 2007
Selon le dernier rapport de l'ONG des droits de l'homme, Human Rights Watch (HRW), tous les combattants armés (FDLR, FARDC, Maï-Maï et CNDP, pour ne nommer que ceux-là) dans l'est du Congo sont coupables de viols, de pillages et de violations massives des droits de l'homme. Le principe est noble, mais malheureusement si tous sont coupables, certains le sont plus que d'autres, en particulier, selon HRW, Laurent Nkunda et les soldats qui lui sont "affiliés".

Dans le rapport de 96 pages que HRW consacre à la "Nouvelle crise au Nord-Kivu" on ne peut s'empêcher de remarquer que les reproches que l'ONG américaine adresse aux combattants se déclinent numériquement de la manière suivante : Nkunda et ses affiliés : 11 pages principales de crimes et de reproches et le mot Nkunda qui revient 265 fois dans le texte de 96 pages; les FDLR : 4 pages principales de crimes et de reproches et 126 occurences du mot FDLR dans tout le texte; les FARDC : 2 pages principales de crimes et de reproches et 16 occurences de FARDC dans le texte. Le titre aurait donc dû être : La crise de Nkunda au Nord-Kivu et non pas "Nouvelle crise au Nord-Kivu". Pourtant, à la lumière des exactions et des crimes commis par tous les acteurs armés sur le terrain militaire du Nord-Kivu, ce centrage sur Nkunda paraît un peu déplacé, surtout quand on sait les meurtres presque hebdomadaires commis dans les villes de Goma et de Bukavu par des soldats des FARDC. Il y aurait-là de quoi remplir plusieurs pages supplémentaires concernant l'armé congolaise.

À ce chapitre d'ailleurs, hier l'agence AFP rapportait les propos du représentant spécial de l'Union européenne, Roeland van de Geer, selon qui  «La crise humanitaire au Nord-Kivu a atteint un niveau comparable à celle du Darfour ». Avec 350.000 déplacés de guerre depuis le début de l'année, dont 60.000 dans la zone de Mungunga, aux portes de Goma, on remarque une prédation des FARDC qui ne cessent de violer les femmes déplacées, à la fois dans les camps et dans les champs ou en forêt quand ces dernières vont chercher de l'eau ou du bois. Dans la même dépêche Sylvie van den Wildenberg, porte-parole de la MONUC au Nord-Kivu, soulignait le fait que la crise avait «exacerbé les tensions ethniques », alimentées nous dit la dépêche, par une "instrumentalisation des populations".  «Tous les belligérants prétendent agir au nom de la protection des civils » qui deviennent la caution et l'otage des conflits, explique-t-elle, rappelant que depuis deux mois, les déplacés tutsis vont chercher refuge dans des zones différentes des autres communautés (hutu, hunde, nande . . . ). Auraient-ils peur des FARDC et des FDLR qui parfois sont dans leurs rangs?

Il faudrait aussi se souvenir du début de ces cycles de violences qui peuvent maintenant nous sembler presque atavique dans la région des Grands Lacs africains. Burundi 1972 : le génocide des élites hutus par le régime tutsi de Micombero. Rwanda 1994 : le génocide des Tutsis par le régime Hutu d'Habyarimana, précédés des massacres de Tutsis en 1959; massacres qui seront une lumière pour les élites tutsies du Burundi qui prépareront le génocide de 1972. Zaïre 1995 : le régime Mobutu qui tente de remonter en selle en cassant du sucre sur les Tutsis de l'est du pays. Congo 1996 : le massacres par l'APR et ses alliés tutsis de l'AFDL des civils hutus rwandais qui accompagnent les ex-FAR et Interahamwe de Goma à Mbandaka. À terme la guerre l'épisode Zaïrois de cette macabre comédie fondée sur une théorie nilo-hamite des relations raciales parachutée par les élites coloniales belges, la débouchera dans la fuite des Banyarwanda tutsis du Nord-Kivu, qui sont à ce jour coïncés dans des camps de réfugiés au Rwanda (là, où Nkunda recrute ses combattants tutsis, et non pas des Rwandais ramassés en rase campagne). Le retour de ces Tutsi banyarwanda congolais est la principale exigence de Laurent Nkunda.

Tout ça popur dire qu'on ferait bien d'attendra d'autres rapports avant d'envoyer tout le monde devant un tribunal. Not going to happen! Ce n'est pas seulement au Kivu que l'arbitraire règne, l'arbitraire règne en roi et maître partout en RDC et le nombre de criminels de guerre qui sont encore en poste dans l'armée, les milices, les groupes armés étrangers et dans les services de sécurité congolais, commence à dépasser un peu l'entendement du commun des mortels, fusse-t-il Congolais.

Entre-temps, la situation sur le terrain n'a pas évolué depuis les derniers accrochages dans les localités de Bunagana et de Rugari. La seule nouvelle notable concerne la rédition du chef Maï-Maï, Kasereka. Les FARDC voudraient nous présenter la chose comme la réalisation d'une des conditions mises de l'avant par Nkunda pour désarmer ses troupes : la neutralisation des Maï-Maï. Comme on sait le phénomène Maï-Maï ressemble à la génération spontanée. L'arrestation ou la rédition d'un chef Maï-Maï n'implique pas nécessairement la disparition de sa milice, car les prétendants aux postes de commandants de milice ne manquent pas dans un pays où le taux de chômage est astronomique : c'est l'argent facile et la haine (non moins facile) de "l'Autre" au bout du fusil. Disons aussi que le désarmement des Maï-Maï n'est pas la principale condition posée par Nkunda pour rejoindre le brassage. Ses deux principales conditions sont : la neutralisation et le rapatriement au Rwanda des Interahamwe (FDLR) qui sont encore au Nord-Kivu et le retour des réfugiés tutsis congolais qui sont au Rwanda depuis 1995-96. Or, on sait que, non seulement les FDLR sont alliées aux FARDC, mais aussi et surtout la présence des Interahamwe au Congo relève d'une dimension internationale : ils ont été installés au Congo en 1994 grâce à l'Opération Turquoise et, jusqu'à ce jour, rien n'indique que les ponts sont rompus entre Paris et ce groupe armé lourdement impliqué dans le génocide Rwandais de 1994.

La fin de semaine passée, la grande nouvelle dans les médias kinois concernait la rencontre Bush-Kabila à la Maison Blanche. Nos confrères congolais se réjouissaient de l'appui que le président George W. Bush aurait accordé à son homologue congolais, particulièrement en ce qui concernait le rétablissement de l'autorité de l'État sur tout le territoire national, lire dans l'est du pays... Si pour Kabila et son entourage, le problème de l'insécurité dans l'est se résume à Nkunda, l'Obsac doute fort que l'Oncle Sam n'ait pas abordé la question de la présence des FDLR dans cette partie du Congo. Le Wichita Eagle rapportait que ce sont les questions de sécurité qui ont accaparé le gros de l'ordre du jour de la rencontre entre les deux hommes. La première réaction d'un haut fonctionnaire du département d'État est venue du chargé d'affaires américain à Kinshasa, M. Sam Diock qui a annoncé sur Radio Okapi que les États Unis allaient contribuer à une reforme dans le secteur de la sécurité. Nous avons par exemple déjà envoyé à Goma un diplomate américain. Bientôt il y’en aura un 2ème. Quelqu’un spécialisé sur les questions humanitaires. En même temps, je pense que nous serons là pour aider avec le efforts par exemple de former des unités de l’armée congolaise dans la lutte contre des milices, dans la formation d’une force de réaction rapide. M. Diock ajoutait que Ça pourrait commencer déjà à partir du 1er janvier 2007.  Notons que quand M. Diock parle du secteur de la sécurité il enchaîne immédiatement en mentionnant Goma. Ce n'est pas innocent, et ça dit, quelque part entre les lignes, qu'on n'est pas très content de la tournure des événements. Soulignons que le secteur de la sécurité est largement occupé jusqu'ici par la France et quelques amis régionaux du régime de Kinshasa. Le fait que les Américains décident de débarquer avec leur gros sabots à Goma n'augure rien de bon pour ceux qui voulait purement et simplement  "liquider" le problème Nkunda.

Rappelons tout de même que l'insécurité n'est pas seulement installée au Nord-Kivu, mais également au Sud-Kivu (et ailleurs aussi en RDC, mais ça c'est une autre histoire qui n'a pas vraiment changé depuis les FAZ de Mobutu). Le Sud-Kivu est en effet l'endroit où les FDLR rwandais commettent leurs pires crimes (viols, tueries) dans les territoires de Walungu, Kabare, Shabunda, Mwenga, etc. Bref, il est facile de constater que les USA s'inquiètent maintenant officiellement de la tournure des événements dans cette région du Congo et ont décidé de se doter de leurs propres antennes sur place, pour voir comment ça se passe dans les faits et, sans doute, pour façonner une solution qui sera acceptable pour ses propres alliés dans la région...

En d'autres termes, le président Joseph Kabila n'a pas obtenu l'appui inconditionnel de la Maison Blanche, n'en déplaise aux journaux de Kinshasa et aux spins doctors de la présidence congolaise. La langue de bois du communiqué final de la rencontre, pour les habitués du diplospeak, était plutôt vague et n'apportait rien de bien concret dans l'escarcelle congolaise. De toute manière, depuis la fin de la guerre froide, le Congo, en dépit de ses réserves d'uranium et d'autres métaux stratégiques convoités par la Chine, n'est plus une priorité pour tous les locataires de la Maison Blanche, surtout l'actuel qui est embourbé jusqu'au cou dans les sables pétrolifères du désert irakien. De toute manière, les Américains ne comprennent pas vraiment grand chose à la méthodologie française en Afrique. Ils sont un peu comme un éléphant qui ne remarque pas les souris qui lui passent entre les pattes. Les souris peuvent en rigoler, n'empêche que plusieurs finissent par se faire écraser.

S'ils ne comprennent pas grand chose au grand jeu français en Afrique, disons tout de même qu'il faut reconnaître que dans certains Think Tank américains, on est conscient de l'incapacité notoire du président congolais à diriger son pays, et ce en dépit de l'aide massive de la MONUC, plus importante mission des Nations Unies dans le monde. Cette incapacité à diriger le pays est également l'une des sources de l'insécurité qui prévaut dans l'est du Congo. En d'autres termes, les Américains ont sans doute compris qu'un appui massif à ce régime, comme le fait Paris, n'est une garantie de succès. D'où cette façon de faire à la Saint Thomas... J'y croirai quand je l'aurai vu, et pour le moment on n'a rien vu (raison pour laquelle on expédie sur place deux représentants).

La rédaction