dimanche le 13 avril 2008
Hôtel Rwanda revisité
Deux universitaires rwandais viennent de publier un ouvrage qui remet en cause la version des événements relatés dans le film Hôtel Rwanda, où le rôle du « juste » est tenu par Don Cheadle qui y incarne Paul Rusesabagina. Ce dernier a vivement réagi à la parution du livre en question, mais sans réfuter sur le fond la plupart des accusations, parfois très graves, formulées contre lui. Il faut dire ici que comme en toute chose rwandaise, la vérité ne sera pas simple.
Alfred Ndahiro lors de son passage à Montréal pendant la tournée de promotion du livre dont il est le coauteur. L'Obsac a interviewé un des deux auteurs lors de son passage à Montréal et a assisté à une rencontre de ce dernier avec des représentants (hutus et tutsis) de la communauté canadienne d'origine rwandaise de la métropole québécoise. De prime abord, nous avons remarqué que les sympathisants et les opposants du présent gouvernement rwandais se sont exprimés sans détour devant M. Ndahiro, qui est également conseiller en communication et en relations publiques à la présidence rwandaise. Comme c'est l'habitude chez les Rwandais de la diaspora, la rencontre s'est déroulée de manière courtoise et presque entièrement en Kinyarwanda. Cet événement fut marqué par deux temps forts. Premièrement, M. Ndahiro a fait une brève présentation sur la situation politique et sur le développement économique du Rwanda. Deuxièmement, il a présenté les principales conclusions issues de ses recherches auprès des témoins et des sources documentaires concernant le rôle de Paul Rusesabagina à l'Hôtel des Mille Collines pendant le génocide de 1994. Les auteurs du livre Hôtel Rwanda : ou le génocide des Tutsis vu par Hollywood, Alfred Ndahiro et Privat Rutazibwa, affirment être guidés dans leurs recherches par le souci d'apporter de la lumière par rapport aux prétentions et aux mensonges véhiculés, selon eux, non seulement dans le film du réalisateur Terry George, mais également dans le livre autobiographique de Paul Rusesabagina, à propos de son rôle de protecteur des Tutsis réfugiés à l'Hôtel des Mille Collines, dont il était le gérant intérimaire pendant le génocide rwandais de 1994. Sans entrer dans les détails, disons que le livre des deux auteurs, qui fait moins de 120 pages, comprend cinq chapitres qui vont de la création d'un mythe hollywoodien autour du génocide jusqu'à la description du complexe de Narcisse, dont souffrirait actuellement Paul Rusesabagina. Mais, l'essentiel de l'ouvrage repose, d'une part, sur les récits de témoins qui étaient présents sur les lieux au moment des événements et, d'autre part, sur divers documents obtenus par les deux chercheurs, ainsi que sur les propos récents tenus par M. Rusesabagina à des journalistes et lors de conférences. En ce qui concerne les témoignages, ils sont répartis entre plusieurs catégories : il y a les récits de ceux qui s'étaient réfugiés à l'hôtel, ceux des collègues de travail de Paul Rusesabagina, ceux de quelques officiers des casques bleus de la MINUAR et celui d'une ancienne journaliste de la tristement célèbre RTLM emprisonnée depuis 1994 à Kigali. Tous ces témoignages contredisent la version véhiculée dans le film et dans le livre au sujet de son rôle de sauveur des Tutsis réfugiés à l'Hôtel des Mille Collines. Pour ce qui est de la preuve documentaire, les auteurs ont réuni d'abord des documents produits à l'époque par les réfugiés eux-mêmes pour communiquer leur situation et pour solliciter l'aide d'agences des Nations Unies, de la Croix Rouge et de la SABENA. Ensuite, il y a deux autres documents très compromettants, dont un relie directement M. Rusesabagina aux Services de renseignements du régime Habyarimana. L'autre concerne la gestion opaque de la fondation créée par Rusesabagina. La Hotel Rwanda Rusesabagina Foundation (HRRF en sigle) est en effet gérée par lui-même, sa femme et deux de ses gendres qui tous semblent habiter à la même adresse en Belgique, le seul employé qui n'est pas membre de la famille est un américain habitant l'État du Massachusetts. Certains des gros donateurs exigeraient aussi une justification des dépenses qui ne vient pas. Il est vrai que si l'on voit souvent mentionner le nom de la fondation au niveau de colloques et de conférences, par contre on n'entend pas beaucoup parler de ses orphelinats et autres activités caritatives. Il faut dire aussi que, de toute évidence, cette question du rôle de M. Rusesabagina alors qu'il était directeur intérimaire de l'Hôtel des Mille Collines soulève beaucoup plus de passions à Bruxelles qu'à Montréal. Si Rusesabagina attaque les deux auteurs et les témoins cités dans le livre comme des gens qui sont en service commandé pour le régime de Kigali, il ne remet nulle part en cause dans sa réplique les documents et les accusations de négationnisme formulées par Ndahiro et Rutazibwa; il ne nie pas non plus la description que font de lui les témoins en question. Cela est bizarre quand même, dans la mesure où ces éléments constituent la base même du livre qui l'accable! Il faut dire que Paul Rusesabagina a accès à bien des tribunes, on retrouve même une entrevue de lui avec un journaliste de EUX.TV sur YouTube.où il est très raisonnable dans son propos. Ce qui n'est pas le cas dans l'entrevue qu'il accordait à Keith Harmon Snow, où il va même jusqu'à laissé entendre que les "génocidaire" à certaines barricades était en fait des agents de Kagame - (...) But most of those guys who were just on the roadblocks [where so much killing was done] were Kagame people (sic). On remarquera que le ton et la nature des allégations sont très différents dépendamment de l'auditoire.
Au-delà du livre sur le rôle passé de Paul Rusesabagina, l'Obsac qui a déjà assisté à une des conférences données par ce dernier à Montréal à la fin de 2005, avait noté à ce moment-là que le discours de ce dernier avait des connotations teintées d'ambitions politiques non voilées, même si, à cette occasion en tout cas, le discours négationniste n'était pas encore vraiment au rendez-vous. Sa position semble avoir beaucoup changé. Nous sommes tout de même un peu surpris d'avoir entendu de la bouche de M. Ndahiro que le « héros » d'Hôtel Rwanda tenterait en ce moment de créer une base politico-militaire en Zambie avec l'aide de certains génocidaires qui s'y trouvent, le tout facilité par des complicités locales au sein du gouvernement zambien. Le Rwanda ce n’est pas la porte à côté... Mais on accuse aussi Rusesabagina de récolter des fonds pour les FDLR qui sont au Congo, ce qui serait plus logique, mais ça reste tout de même à prouver. Avec la présente campagne négationniste qui se développe en ce moment à travers l'Europe et en Amérique du Nord, sans oublier le dernier attentat contre le monument commémoratif du génocide des Tutsis à Kigali le 11 avril (en pleine semaine commémorative du 14e anniversaire du génocide des Tutsis), on peut en effet se demander si Paul Rusesabagina, avec sa conversion publique à la thèse du double génocide, ne fait pas partie d'une offensive plus vaste qu'il n'y paraît au premier abord. Bref, quatorze ans après, le démon de la haine génocidaire plane toujours sur le pays des Milles Collines et sur la région des Grands Lacs africains.
La rédaction
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