FDLR et compagnie


 L'annonce faite hier par M. Kamerhe, le commissaire congolais chargé du processus de paix en RDC et des rapports avec la MONUC, de l'interdiction des activités politiques du FDLR et de l'expulsion de ses dirigeants, déclarés persona non grata sur le territoire congolais, aura pris bien des gens par surprise, dont les dirigeants de ce mouvement et leurs partenaires au sein de l'Alliance Igihango.

Ce que l'Observatoire de l'Afrique centrale avait dès le début (septembre 2001) identifié comme une «pure construction » du régime de Kinshasa et de certains de ses alliés au sein d'agences européennes de renseignements, vient de toute évidence d'être jeté à la poubelle (de l'histoire), comme un vulgaire déchet de table. Les Rwandais qui ont été recrutés (parfois à leur propre insu) pour donner forme au FDLR n'étaient pas pour l'essentiel des combattants d'une nouvelle génération présent en territoire congolais, mais bien de jeunes intellectuels d'origine hutu, répartis un peu partout sur le territoire européen (principalement en Autriche, en France et en Belgique). Ce qu'il faut comprendre c'est que la création du FDLR était absolument nécessaire à l'émergence d'une autre « construction » politique, l'alliance Igihango qui devait permettre une poursuite de la lutte contre le régime militaire rwandais essentiellement dominé par les soit-disant ganda (anciens réfugiés rwandais en Ouganda) présentement au pouvoir à Kigali. Nous ne nous attarderont pas sur la nature militariste et l'autoritarisme qui caractérise le régime en question. Cet aspect de la réalité a été largement documenté par des sources compétentes et fiables (Human Rights Watch, Gérard Prunier, André Guichaoua, etc.). Cependant, l'utilisation de ces informations par des révisionnistes (rwandais et européens) et des revanchards (français), sans parler des anciens responsables politiques et militaires du régime Habyarimana ayant trempé directement ou indirectement dans le génocide de 1994, qui poursuivent le combat depuis leur fuite en exil sous couvert de l'Opération turquoise, est tout autre et a fini par s'inscrire de manière intime dans les méandres du conflit congolais, plus particulièrement depuis le déclenchement de la deuxième guerre congolaise en août 1998.

Les FDLR se sont présentés comme une organisation militaire constituée de jeunes combattants hutu - trop jeunes pour avoir été impliqués dans le génocide de 1994- et dont les non moins jeunes dirigeants politiques avaient décidé de faire passer le combat du terrain militaire au terrain politique. Colette Braeckman du journal Le Soir (de Bruxelles) décrivait le parcours de ces personnes (et des combattants de l'ALIR), comme ayant débuté en 1996-97 dans les camps de réfugiés rwandais du Kivu, d 'où ils avaient fuit devant l'avancée de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR), pour terminer leur course Congo-Brazzaville. De là, ils auraient été recrutés, après août 1998, par le régime de Laurent-Désiré Kabila lors du retournement de ce dernier contre ses alliés rwandais et ougandais. Pourtant, à notre connaissance, il n'y a pas de preuves concrètes concernant l'existence d'un quelconque FDLR doté d'une branche armée impliquée dans les opérations militaires en RDC.

Ce qui est connu se limite à leur apparition soudaine dans le paysage politique congolais à la fin de l'été 2001, à peu près au même moment où les pressions internationales en faveur d'un dialogue inclusif entre les parties congolaises au conflit, les parties politiques et la société civile s'accentuent. Aucun des dirigeants des FDLR ne résidait alors en RDC; ils étaient tous réfugiés politique ou résidents permanents dans les pays européens mentionnés plus haut. Les « combattants » des FDLR qui seront éventuellement paradés devant des diplomates étrangers et les responsables de la MONUC, représentaient un peu moins de 2.000 personnes, souvent des blessés récupérés dans des hôpitaux de Kinsahsa et de Lubumbashi, et accompagnés de leur famille, cantonnés sur les bases militaires de Kamina et de Kitona. Dès le début, le gouvernement de Kinshasa s'est servi de ces « combattants » à la fois comme gage de sa bonne foi dans le cadre du processus de paix relié à l'accord de Lusaka, et comme arme de propagande contre le régime de Kigali. Dès le départ, il fut frappant de constater en effet, à quel point les revendications du FDLR vis-à-vis de Kigali étaient similaires aux exigences du dialogue inclusif entre les parties congolaises armées et non-armées imposées au gouvernement de Kishasa par l'accord de paix de Lusaka, signé en 1999 par tous les belligérants africains au conflit.

La première exigence du FDLR tenait en effet à l'organisation d'un dialogue interrwandais entre le pouvoir de Kigali et les groupes rwandais armés et non-armés opposés au régime de Kagame. De plus, le FDLR exigeait le retrait immédiat des troupes de l'APR du territoire de la RDC. En échange, le FDLR s'engageait à désarmer ses combattants et à participer au programme 2D 3R (DDRRR : Démobilisation, Désarmement, Rapatriement, Réinstallation et Réintégration), processus de désarmement volontaire qui doit être piloté par la MONUC et financé en majeure partie par la Banque Mondiale.

Selon le commissaire général Vital Kamerhe, la décision du gouvernement congolais de « larguer » le FDLR découle directement d'une exigeance américaine formulée par le Président George W. Bush à son homologue congolais Joseph Kabila, lors de leur rencontre à New York en marge de la récente réunion de l'Assemblée générale des Nations Unies. Cela est possible, mais il est probable que la requête américaine était beaucoup plus précise et concernait les responsables militaires et politiques des deux véritables groupes armés rwandais de l'ALIR I et II, plutôt que d'un FDLR fantôche créé pour les besoin de la cause et qui se fait davanatge remarquer dans les milieux occidentaux plutôt qu'à Kinshasa. Le larguage des "dirigeants" du groupe de Kamina ne serait en somme qu'une mesure permettant de gagner du temps, mais qui permet également de créer un précédent qui, si la communauté internationale ne réagit pas, serait accepté comme un fait accompli. Le gouvernement congolais semble, en effet, avoir fait le pari facile que, dans l'éventualité où on accepterait (sur la base du principe de « qui ne s'oppose pas consent ») le départ des responsables du FLDR du territoire congolais, on pourrait par la suite également exfiltrer les dirigeants des deux autres groupes armés sur la base du même principe. En d'autres mots on tente avec un FDLR instrumentalisé de créer les conditions qui permettront à terme de se laver les mains d'un problème autrement plus grave ; celui des milice de l'Interahamwe et des militaires des ex-FAR.

On comprendra donc mieux la réaction négative presque instantanée de Kigali, pour qui les dirigeants militaires et politiques de l'ALIR I et II constituent toujours une menace à la sécurité nationale de l'État rwandais, sinon du régime en place. Pour Kigali, l'expulsion des dirigeants du FDLR par le gouvernement de Kinshasa équivaut à une violation directe de l'accord de Pretoria qui demande à l'ONU d'accélérer le processus de 2D 3R en passant le plus tôt possible à la phase trois de ce dernier (l'original de l'article 8.9 de l'accord de Pretoria se lit en effet comme suit : - 8.9 MONUC should immediately proceed to implement Phase 3 of its DDRRR and finalise its deployment in the DRC, especially in the eastern part of the territory.) On remarquera qu'on utilise should (devrait) plutôt que shall (devra). En d'autres mots, il s'agit-là d'une requête plutôt que d'une demande ou d'une condition imposée à l'ONU en sa qualité de tierce partie à l'accord de Pretoria (aux côtés de l'Afrique du Sud). On comprendra donc que le fait de déclarer persona non grata les dirigeants du FDLR et de leur accorder 72 heures pour quitter le pays, non seulement ne correspond à aucune des stipulations du processus 2D 3R mais, nous le répétons, constitue également un dangereux précédent. En d'autres termes, Kinshasa pourra éventuellement évacuer les dirgeants de l'ALIR sous couverture du FDLR.

Encore une fois ce n'est pas le FDLR qui importe ici mais le précédent que cela permet de créer. Ce dernier étant une création artificielle et ses soit-disant combattants étant déjà désarmés et cantonnés (d'ailleurs, ont-ils jamais eu des armes et agit en tant que groupe armé cohérent?). Il faut donc conclure que d'une part l'imposition de l'accord de Pretoria par les États-Unis (par l'entremise de l'Afrique du Sud et de l'ONU) transformait le FDLR en boulet au pied du régime et, d'autre part, qu'on a fait savoir à Kinshasa qu'on n'appréciait pas du tout le petit jeu auquel servait le FDLR dans le contexte de son affrontement avec Kigali. Les véritables joueurs visés par l'accord de Pretoria sont les Interahamwe et les ex-FAR, pas le FDLR.

Maintenant, qu'en est-il de l'Alliance pour la Démocratie et la Réconciliation Nationale (ADRN)-Igihango, qui fut créée à Bad Honnef (en banlieu de Hambourg), le 27 mars 2002? Trois organisations, le FDLR, l'ARENA - Rwanda et le mouvement " Nation-Imbaga y'Inyabutatu Nyarwanda (le parti monarchiste), ont constitué cette alliance dont le terme Igihango fait référence au "pacte de sang" autrefois utilisé dans la société traditionnelle rwandaise pour unir deux hommes de statut différent (ex: tutsi et hutu) dans un pacte similaire à celui des "frères de sang" que l'on retrouve dans d'autres cultures, notamment dans certaines sociétés amérindiennes. Nous avons déjà évoqué le fait que le FDLR était une création artificielle. Il faut maintenant rappeler que la deuxième entité représentée au sein de l'alliance Igihango se présentait sous l'étiquette d'ARENA. Or, l'ARENA dont il est question ici n'est pas l'organisation originalement fondée, entre autres par Messieurs Alexandre Kimenyi, Gratien Rudakubana et Joseph Sebarenzi, mais celle issue d'une scission de ce partie, maintenant connu sous le nom de AMAHORO - Congrès du peuple et qui lui s'est accaparé du nom ARENA - Rwanda. On trouvera ici les détails des péripéties ayant mené à la création de l'ARENA - Rwanda, tels qu'ils nous ont été racontés par les acteurs eux-mêmes; on pourra également consulter le dossier que nous avions publié à l'époque.

On peut donc constater que le seul parti politique ayant suivi une trajectoire "normal" (sic) dans cette alliance dite Igihango est le mouvement " Nation-Imbaga y'Inyabutatu Nyarwanda. Pourtant, ce portrait désolant n'empêche pas le porte-parole de l'alliance ADNR - Igihango de continuer à émettre des communiqués comme si tout baignait dans l'huile. D'une certaine façon, M. Déogratias Mushayidi a peut-être raison, dans la mesure où les dirigeants majoritairement hutu du FDLR font partie d'une mouvance de jeunes expatriés qui estiment ne pas avoir trempé dans le génocide rwandais de 1994 et qui cherchent à créer une large coalition contre le régime autoritaire de Kigali. Dans cette perspective, la seule chose qui aurait changé, serait la séparation induite par la décision de Kinshasa, entre les dirigeants (exilés en Europe) et la soit-disant branche armée du FDLR cantonnée à Kamina qui servait de pion au régime congolais dans sa partie d'échec politique avec Kigali. Soit!

Mais, il n'empêche que les commanditaires occultes qui avaient fourni les moyens logistiques pour faciliter la création et le fonctionnement à la fois du FDLR, de l'ARENA - Rwanda et de l'ADNR - Igihango, vont en toute probabilité maintenant fermer le robinet (ou opérer dans l'ombre) puisqu'ils estiment que ces mêmes créations ne sont plus requises et qu'elles sont devenues gênantes face aux engagements pris devant la communauté internationale. On assiste donc ici au même genre de manoeuvres que les Congolais ne connaissaient que trop bien du temps du Maréchal Mobutu. 

Bref, il ne s'agit donc pas d'un simple recul temporaire. Selon nous, avec la volatilisation de la fiction voulant que le FDLR soit doté d'une branche armée et d'une aille politique hutu "propre", allié à un groupe tutsi anti-FPR et un parti monarchiste, garant éventuel de l'unité nationale et de l'harmonie des rapports entre les deux principales composantes de la nation rwandaise, on vient d'assister également à la démonstration de la nature artificielle et factice de l'alliance Igihango.

Comme quoi ce qui se passe au Congo a toujours des implications pour les pays voisins et vice-versa
La rédaction

Originally Posted: Jeu. - Septembre 26, 2002 at 09:09 AM

Posted: samedi le 01 mars 2008 at 08:37 AM
       

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