Quand la diffamation tient lieu de "réserve" à un diplomate...


Le livre de Booh Booh ne pèse pas lourd


Le patron de Dallaire parle pour ne rien dire, ou presque. En fait on verrait très bien Dallaire lui intenter un procès pour libelle diffamatoire qui serait facilement gagné, ne serait-ce que parce que Booh Booh reprend textuellement les rumeurs d'histoires de cul véhiculées par les médias du génocide à l'égard du général canadien (ex : Radio des Milles Collines et Kangura). L'essentiel en fait du propos de cet ex-diplomate camerounais consiste en une défense tardive et tordue de son honneur, sinon de son amour propre, qu'il estime bafoué par la teneur des propos du général canadien à son égard dans ses mémoires rwandaises, intitulées J'ai serré la main du Diable. Pourtant à relecture des mémoires de Dallaire il est difficile de trouver une critique du diplomate camerounais en question. Même qu'aux pages 162-163 où on retrouve le récit de l'arrivée en poste de Booh Booh, Dallaire affirme qu'il est bien content de voir arriver son patron. Ce n'est que plus tard ( voir pp. 166-167) que des différents apparaîtront entre les deux hommes quand le parti pris du Camerounais pour Habyarimana et son aversion pour le FPR deviendront évidents. 

Le génocide des Tutsis rwandais en 1994 est un événement trop grave pour qu'on puisse permettre à quiconque de se cacher derrière les règles de procédures éculées de l'ONU et l'hypocrisie d'une "réserve diplomatique" bidon, surtout quand transparait entre les lignes le même genre de messages codés qu'on retrouvait à l'époque dans les médias de la haine qui ont préparé, organisé et coordonné le génocide des Tutsi. 

Jacques-Roger Booh Booh tente pathétiquement de nier tout parti-pris, mais il ne peut s'empêcher de reprendre, sur le fond, la propagande des médias de la haine dirigée contre le général Roméo Dallaire; du genre de celle qui est très clairement articulée, par exemple, dans le No. 55, de janvier 1994 de Kangura qui affirmait que Dallaire était à la solde des Inkotanyi du FPR : « Le jour où le commandant de la MINUAR, le général Roméo Dallaire, a autorisé les soldats du FPR de sortir (du CND) avec leur armes, il leur a livré les populations. » (in Les médias du génocide. 2002 : 190) Booh Booh revient insidieusement à de multiples reprises sur les allégations sulfureuses véhiculés à Kigali en 1993-1994 par les médias de la haine pour monter la population contre la MINUAR, sa composante belge et le général Dallaire. Si à l'époque il s'agissait d'agitprop téléguidée par le régime d'Habyarimana, la reprise de ces propos dans les pages du torchon commis par Booh Booh équivaut à un libelle diffamatoire caractérisé à l'encontre de Dallaire. Il est à espérer que ce dernier prendra conseil auprès d'un avocat du Barreau de Paris.

M Booh Booh reprend même à son propre compte "l'identifiant" Bantou utilisé par les propagandistes du Hutu Power comme Hassan Ngeze, dans le descriptif de ses origines modestes au Cameroun (Booh Booh. 2005 : 23). Il reprend aussi les thèses des médias de la haine concernant le parti pris des Blancs (donc de Dallaire) en faveur du FPR et le racisme inhérent de ces derniers envers les "Bantou" comme lui (et les Hutu). Pénible!

Il est quand même renversant de se rendre compte pendant la lecture de l'ouvrage que la clé du récit de M Booh Booh se retrouve dans les pages d'un autre ouvrage, collectif celui-là, qui démonte la logique de la propagande haineuse qui conduira à l'enfer du génocide rwandais. 

Booh Booh reprend en effet, comme s'il était parfaitement d'accord, les thèses développées en plein génocide, le 14 juin 1994, par Valérie Bemeriki au micro de la RTLM, selon lesquelles Dallaires était là pour saboter la mission du représentant spécial du secrétaire général de l'ONU : « Nous croyons donc que Dallaire en réalité ne devrait rien attendre ... il devrait d'ailleurs « se lever et partir », parce que nous l'avons demandé depuis longtemps, parce que même cette guerre dans laquelle nous sommes plongés, c'est par sa faute. Nous le savons tous, s'il avait bien fait son travail, la mission qui lui incombait, tout cela ne serait pas arrivé, Son Excellence le président de la République n'aurait pas été assassiné, cette guerre n'aurait pas éclaté dans la ville de Kigali... Nous n'avons rien à attendre de la MINUAR I... Nous tournons les yeux vers la MINUAR II... Mais Dallaire ne devrait plus commander la MINUAR II... Aucun Rwandais ne veut plus de lui... et d'ailleurs il est actuellement à Nairobi où il est allé rejoindre les inkotanyi... Alors, pour Dallaire également, comme on a pris la décision de remplacer Roger Boh-Boh, de le remplacer par un autre mais pour sa sécurité, parce qu'en réalité les inyenzi et Dallaire ont cherché à le tuer... alors Dallaire aussi ne devrait plus rester, lui aussi semble être baigné dans le sang... On voit d'ailleurs bien que c'est une parenté des inkotanyi, qu'il l'a montré à maintes reprises...» (Chrétien et. al. 2002 : 279)

Booh Booh est allé trop loin, il a clairement dépassé les bornes et il est clair qu'aucun éditeur à part Charles Onana, cet autre Camerounais qui sympatise avec les perdants de la guerre civile rwandaise (qui sont aussi, faut-il encore le rappeler les responsables du génocide des Tutsi et des massacres connnexes des opposants Hutu), n'aurait accepté de publier ce livre à Paris à cause des risques très élevés de poursuites au civil et de dommages et intérêts substantiels qui peuvent en découler. 

Ce ne sont pas les récriminations et les mea culpa des dernières pages de son livre qui occulteront le fait qu'il minimise le génocide en parlant d'une guerre gagnée par le FPR. Il est littéralement abjecte de lire sous la plume d'un africain qu'il n'appartenait qu'aux seuls Rwandais de s'entendre entre eux pour mettre en oeuvre les Accords d'Arusha, alors que le sécrétaire général des Nations Unies lui avait confié la responsabilité de la coordination de la mise en oeuvre des Accords d'Arusha. Les acteurs internationaux ont été suffisamment pointés du doigts par toutes les commissions d'enquêtes qui ont examiné les faits pour s'interdire toute réécriture complaisante de cette histoire. Si l'ONU avait publiquement clamé l'existence du génocide dès la fin du mois d'avril 1994 des centaines de milliers de vies humaines auraient été épargnées.

En résumé le livre de Booh Booh est un ouvrage minable qui témoigne de la médiocrité du personnage. Aussi, au vue du contenu de ce livre on ne peut qu'arriver à la conclusion que Dallaire avait bien raison de se méfier de ce dernier. Par ailleurs, cette histoire de "tradition Bantou" selon laquelle « les garçon ont vocation de garder les trésors de la famille alors que les filles sont appelées à aller en mariage ailleurs », n'est pas une spécialités des soi-disants Bantou, mais bien plutôt une tradition chez tous les peuples africains possédants des lignages patrilinéaires. Cette évocation maladroite qui vise davantage à s'attirer la symphatie de ses "frères Bantou", notamment Hutu, démontre également son ignorance des valeurs communes aux Africains (du nord au sud et de l'est à l'ouest, tant chez population d'origine arabo-berbère, que nilotiques ou bantou). Dans ce contexte, il faut aussi savoir que l'évocation du mot bantou n'a rien à voir avec l'identification d'un groupe ethnique, mais est plutôt un slogan cher aux extrêmistes et aux négationnistes de la région des Grands Lacs africains.

Le titre même de l'ouvrage - Le patron de Dallaire parle - sonne comme l'aveu d'un complexe d'infériorité dont souffre jusqu'à ce jour Booh Booh vis-à-vis du général Dallaire.

En examinant la carrière de M Booh Booh, force est de constater que c'est un homme du sérail de la démocrature du président Paul Biya. Notons que la carrière et la fortune de M Booh Booh décolle avec l'arrivée au pouvoir de Paul Biya au début des années 1980. On ne peut pas douter que sa nomination comme représentant spécial du secrétaire général de l'ONU au Rwanda fut une affaire convenue entre Biya et Boutros Boutros Ghali, pour le plus grand plaisirs de la Françafrique. Il faut lire le plat message de remerciement de Boutros Ghali à Biya, qui encense Booh Booh en diplospeak vide de contenu (Booh Booh. 2005 :190-191).

Une autre question intéressante et autrement plus critique concerne le "timing" de la publication de ce pamphlet, dont une bonne partie est consacrée à défendre l'opération Turquoise et la politique française envers le régime Habyarimana. En effet, il y a à peine deux mois, le 16 février, des victimes rwandaises du génocide perpétré en 1994 ont saisi la justice française de plaintes contre X, visant en réalité des militaires français présents au Rwanda avant et pendant le génocide. M. Booh Booh serait-il en train d'allumer un contre-feu au profit de la Françafrique? Il nous sembles que That is the question...!

Impossible pourtant de terminer cette critique sans dire un mot sur l'éditeur de ce pamphlet. Il s'agit bien entendu du tristement célèbre Charles Onana qui est un défenseur d'idées révisionnistes qui s'est fait une belle réputation en plagiant des pages entières de documents publiés par l'Obsac. On peut se poser des questions sur les ressources de ce personnage qui peut se payer un kiosque à prix d'or au Salon du livre de Paris pour faire la promotion, entre autres, du pamphlet de Booh Booh. 

Pierre Bigras
Étienne Rusamira

RÉFÉRENCES : 
Booh Booh, Jacques-Roger. 2005. Le patron de Dallaire parle: Révélations sur les dérives d'un général de l'ONU au Rwanda. Éditions Duboiris. 207p.

Dalllaire, Roméo A. 2003. J'ai serré la main du diable : La faillite de l'humanité au Rwanda. Libre Expression. 685p.

Chrétien. Jean-Pierre, Jean-François Dupaquier, Marcel Kabanda, Joseph Ngarambe et.al. 2002. Rwanda: Les médias du génocide. Éditions Karthala. 403p.

Originally Posted: Lun. - Avril 11, 2005 at 10:02 PM

Posted: lundi le 11 avril 2005 at 07:59 AM
       

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