vendredi le 05 mars 2010
Un président français au Rwanda après 25 ans : véritable réconciliation ou marché de dupes?
En date du 25 février dernier, le président français, Nicolas Sarkozy, s’est rendu à Kigali pour une courte visite de quelques heures seulement. Compte tenu des relations houleuses qui existent entre les deux pays depuis la fin du génocide de 1994 et l’arrivée au pouvoir du FPR dirigé par le président Paul Kagame, c’est déjà, en soi, un grand événement politique.
La dernière visite d’un président français au pays des Mille collines remonte à 1985. Un président français aux côtés de Paul Kagame à Kigali, était un scénario complètement inimaginable sous les règnes des anciens présidents François Mitterrand et Chaque Chirac. Mais, depuis l’arrivée à l’Élysée de Sarkozy en 2007, les tensions entre les deux pays ont commencé à baisser grâce à des contacts amorcés aux plus hauts niveaux. Il y a eu d'abord une rencontre entre Sarkozy et Kagame à Lisbonne en marge du sommet UE-Afrique, sans oublier les différents voyages à Kigali du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.
Rappelons, qu’en plus de l’implication française dans le génocide rwandais de 1994, Sarkozy avait aussi hérité d’un autre dossier très brûlant entre les deux pays, à savoir la rupture des relations diplomatiques intervenue à la suite du lancement des mandats d'arrestation internationaux (politiquement motivés) contre neuf personnalités proches du président Kagame par le fameux (et parfois sulfureux) juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière.
En guise de riposte à ces 9 neuf mandats d'arrêt internationaux, Kigali a mis en œuvre deux stratégies : premièrement, on a rapidement mis sur pied une commission d’enquête rwandaise sur le rôle de la France pendant le génocide en vue de pouvoir éventuellement émettre des mandats contre certaines autorités françaises impliquées au Rwanda à l’époque des faits; deuxièmement, on a décidé de confronter directement la justice française (carrément pour l'embarrasser) en faisant tout pour faire arrêter Rose Kabuye, l’une des neuf personnalités visées par les mandats d’arrêt de Bruguière, lors d'un de ses voyages en Europe, plus spécifiquement en Allemagne. On sait bien ce qui est arrivé : Madame Kabuye, après son extradition en France, son séjour de quelques mois à Paris et plusieurs rencontres avec le juge d’instruction responsable du dossier, a été libérée et est retournée à son travail de chef de protocole à la présidence rwandaise.
Évidemment, depuis la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, le rayonnement français au Rwanda a piqué du nez : il y a eu l'adoption de l’Anglais comme langue officielle, l'adhésion à la Communauté des États de l’Afrique de l’est, ainsi qu'une demande d'adhésion au Commonwealth, au sein duquel le Rwanda a été accepté comme nouveau membre en janvier dernier. Tous ces événements ont conduit les experts de la cellule africaine de l’Élysée à repenser la stratégie de confrontation héritée de l’époque mitterrandienne. Et, selon nos sources généralement bien informées, l’Élysée serait arrivé à la conclusion suivante : non seulement la rupture diplomatique facilite l’insertion du Rwanda dans le giron anglo-saxon, mais de plus, elle mine l’influence de la France dans l’est du Congo. En d’autres termes, dans le cas de la RDC, Paris reconnaît que Kigali est devenu un acteur incontournable dans les affaires du Kivu, notamment après l’arrestation en sol rwandais du général Laurent Nkunda et le démantèlement de la branche armée de son mouvement rebelle, le CNDP.
Le rétablissement des relations diplomatiques entre Paris et Kigali, qui vient d’être couronné par la visite de Nicolas Sarkozy, est en fait un processus de négociations du type gagnant-gagnant (où, comme on dit en russe ou en anglais, si vous préféré, du Interest-Based Bargaining). On pourra lire, sur le site web de l'organisation Survie - France de quel type de "gagnant-gagnant" dont il s'agit...
Pour Paris les stratégies suivantes sont à retenir :
Maintenir une masse critique francophone au Rwanda, en attendant la fin, un jour, du régime FPR. En d’autres termes, Paris opte ici pour un investissement politico-idéologique à long terme : Kagame et le FPR ne sont pas éternels et un jour ou l’autre la majorité (démographique) hutu francophone reviendra au pouvoir. Déjà, au sein même du FPR, la lutte au sommet du pouvoir a commencé. Deux anciens barons du régime, le général Kayumba Nyamwasa et le colone Patrick Karegeya, sont en effet présentement en fuite en Afrique du Sud et tentent d'y organiser une opposition au président kagame. Kigali demande l’arrestation et l’extradition des deux hommes. (voir : http://www.lemonde.fr/web/depeches/0,14-0,39-41861394@7-37,0.html);
Aider à remettre sur pieds la CPGL réunissant le Burundi, la RDC et le Rwanda, avec pour objectif de maintenir (ou noyer) ce dernier dans un ensemble francophone de plus de 70 millions d’habitants. À cela, il faut ajouter la facilitation du rapprochement diplomatique entre Kigali et Kinshasa, après deux guerres et quelques rébellions téléguidées dans les deux Kivu. On sait, par exemple, que la rencontre entre Kabila et Kagame à Goma, l’année dernière, est en fait le résultat des efforts de la diplomatie française. Grâce à nos sources dans les premiers cercles du pouvoir à Kigali, on sait que Monsieur David Levitt, conseiller diplomatique du président Sarkozy, a fait plusieurs voyages à Kigali afin de « préparer » cette rencontre au sommet entre les dirigeants rwandais et congolais.
En ce qui concerne Kigali, la France est une puissance moyenne qui au plan international demeure incontournable en Afrique : ses capacités de nuisance au sein du Conseil de sécurité de l’ONU et de l’Union européenne sont bien connues. Le Rwanda qui veut maximiser l'apport de l’aide internationale pour mettre en œuvre sa politique de développement, telle que définie dans le Plan 2020, ne pouvait pas se permettre de se mettre perpétuellement à dos un tel acteur.
Il n'empêche que Kigali a prouvé une fois de plus qu'un petit pays déterminé, peut jouer et gagner (pendant un certain temps en tout cas) et ce, même dans la cour des grands.
La Rédaction
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