L'entente secrète entre Kigali et Kinshasa mécontente bien des gens


On ne répétera jamais assez que l'accord récemment conclu entre Kigali et Kinshasa aura été négocié dans le plus grand secret et en dehors des institutions gouvernementales. Du côté de Kinshasa, on sait que c'est la fameuse administration parallèle sous le contrôle du premier cercle katangais de Joseph Kabila, géré par le duo de choc du général John Numbi et Katumbwe Mwanke, qui a mené les négociations en excluant tout à la fois le Ministère de la Défense et l'état-major des FARDC. Selon les informations en notre possession, ces derniers auraient fait plusieurs déplacements secrets à Kigali, dans le cadre de négociations qui ont abouti à cet accord qui a surpris toute la classe politique congolaise et même l'opinion et les chancelleries internationales.

Du côté de Kigali et spécialement en ce qui concerne les « affaires congolaises », il existe aussi depuis 1996 une administration parallèle gérée par l'armée (RDF) qui échappe complètement aux structures gouvernementales formelles. Le grand manitou à la tête de cette administration parallèle est d'ailleurs en place depuis cette époque. Il s'agit évidemment de l'Afande James Kabarebe. On se rappellera que c'est à la suite de son voyage-surprise à Kinshasa que l'opérationnalisation de cette entente secrète a commencé à être mise en oeuvre, avec la déclaration, tout aussi surprenante, de fin des hostilités dans le Nord-Kivu par l'état-major du CNDP. La scène était plutôt surréaliste, avec comme acteurs principaux les généraux James Kabarebe (RDF), John Numbi (l'inspecteur général de la police nationale du Congo!) et Bosco Ntanganda, le chef d'état-major du CNDP. Tout ce beau monde étant réuni à l'Hôtel Ihusi de Goma.

Si les deux capitales pensaient avoir réalisé la partie la plus difficile du chemin pour régler le lourd contentieux existant entre les deux pays depuis 13 ans maintenant, elles ne semblaient pas se douter de l'ampleur de la réaction que cela allait susciter dans les deux pays. Comme d'habitude, ce sont les parlementaires nationaux du Kivu qui ont dégainé les premiers, en signant les déclarations incendiaires contre le retour des troupes rwandaises au Congo. Même Vital Kamerhe, le fidèle allié de Joseph Kabila s'est dit étonné avant d'être discrètement ramené à l'ordre par la présidence, avec une fausse promesse d'un séjour d'à peine deux semaines pour les troupes rwandaises. Mais déjà aujourd'hui, des rumeurs concernant une demande de prolongation de 60 jours des opérations militaires conjointes aurait été formulée par le Rwanda. Évidemment, le gouverneur Julien Paluku dit qu'il n'est pas au courant. Ce qui est normal, vu que, depuis le début, Kinshasa ne l'informe de rien du tout.

Notons aussi qu'aujourd'hui la séance d'intégration du CNDP au sein des FARDC s'est déroulée dans la grande base militaire de Rumangabo, après un report hier pour cause d'absence d'autorités gouvernementales congolaises. Aujourd'hui tout le monde était au rendez-vous, avec notamment, le ministre congolais de la Défense, du chef d'état-major des FARDC, du général Numbi et du général Bosco Ntanganda et d'un officier supérieur des RDF. Les représentants occidentaux eux, ont quitté les lieux à cause de la présence de Bosco Ntanganda (contre qui pèse un mandat d'arrêt de la CPI).

Et parlant justement de la CPI, on ne peut pas dire que la troisième audience du procès de Thomas Lubanga ait renforcé l'image de cette institution internationale. Le témoin vedette, un ancien enfant soldat qui venait de témoigner à charge contre Lubanga a décidé de rétracter les allégations incriminantes qu'il avait faites lors de son premier interrogatoire en matinée. Ainsi, quelques heures plus tard il niait avoir été recruté à la porte d'une école et envoyé dans un camp militaire pour y subir un entraînement. On imagine le désarroi, non seulement du procureur Ocampo, qui comme on le sait, persiste à vouloir juger Thomas Lubanga, alors que la défense est toujours privée d'accès à l'ensemble de la preuve. De toute manière, le procureur Ocampo est apparemment plus préoccupé par le statut de vedette qui lui donne accès au Forum international de Davos, plutôt que par le sérieux de ses dossiers à charge contre ses quatre prévenus congolais. À la vitesse où vont les choses, la CPI va devenir le prochain Guantanamo, réservé exclusivement aux anciens chefs rebelles congolais.

Pendant ce temps à Kigali, si le mécontentement ne s'est pas fait entendre au parlement rwandais, la colère est venue des camps de réfugiés tutsis congolais qui n'ont pas du tout supporté l'arrestation de celui qui défendait leurs intérêts au Congo, à savoir le général Laurent Nkunda Mihigo, ex-chairman du CNDP. Non seulement l'arrestation du général Nkunda par l'armée rwandaise mécontente les réfugiés congolais, mais en plus cela cause un problème juridique au Rwanda. En effet, on peut se demander en vertu de quel droit Kigali se permet de détenir un officier supérieur congolais. On a d'ailleurs pu constater qu'après les manifestations des réfugiés tutsis congolais le porte-parole des forces armées rwandaises a changé son discours : il n'est plus maintenant question de parler d'arrestation, mais plutôt de dire que Nkunda se trouve "en sécurité" quelque part au Rwanda. Il faut dire qu'il y aurait eu au moins une blessée grave qui se trouverait entre la vie et la mort à la suite de tirs à balles réelles par des policiers rwandais qui gardaient le camp de Kibuye.

En ce qui concerne les demandes d'extradition formulée par Kinshasa, non seulement il n'existe pas de convention d'extradition entre les deux pays, mais aussi et surtout il y a de l'hypocrisie et de la mauvaise foi de la part de la RDC. D'un côté, on réclame l'extradition de Laurent Nkunda, détenu "illégalement" à Kigali, alors que de l'autre on accepte de nommer comme commandant adjoint des opérations conjointes FARDC-RDF, le général Bosco Ntangada qui fait pourtant l'objet d'un mandat d'arrêt de la CPI. Quand on sait que Kinshasa, contrairement à Kigali, est signataire du traité de Rome qui a permis la création de la CPI, ça la fout mal un peu, surtout que pour Lubanga, Bemba et les autres on ne s'est pas gêné pour encourager la CPI à agir! Tribunal politique à la botte de Kinshasa, opportunisme de la CPI confronté à des clients autrement plus coriaces en la personne du président Bashir du Soudan? On verra bien en temps et lieu.

Au niveau des opérations militaires conjointes contre les FDLR, les premiers accrochages ont déjà eu lieu et les FARDC annoncent la récupération d'une dizaine de localités qui étaient sous le contrôle de ces miliciens rwandais. La mauvaise nouvelle c'est que 36 civils congolais auraient déjà trouvé la mort aux mains des mêmes FDLR. Il faut avouer qu'on n'est qu'au début de ces opérations et que ces dernières concernent pour le moment les territoires de Masisi, de Rutshuru et le sud de Lubero. En somme, on n'est pas encore entré dans le vif du sujet avec la nécessaire poursuite des opérations en direction du territoire de Walikale, ainsi que sur l'ensemble du Sud-Kivu qui sont considérés comme les véritables places fortes des FOCA (forces combattantes Abacunguzi). En d'autres termes, ni 15 jours, ni même 60 jours ne suffiront pour déloger ces miliciens hutus rwandais du Grand Kivu. Les RDF sont là pour un bon bout de temps, n'en déplaise aux uns et aux autres.

La rédaction


Posted: jeudi le 29 janvier 2009 at 05:12 PM
       

Add this entry to: