Flambée des prix des denrées de première nécessité


Selon Radio Okapi, depuis le week-end dernier le prix des denrées de première nécessité comme le riz, le manioc, le maïs, le sucre, le poisson et le pain a augmenté d'environ 50 % sur le marché de Kinshasa. Cette flambée des prix, qui ne laisse présager rien de bon pour la RDC, ne devrait surprendre personne. Depuis une semaine la Banque Mondiale, la FAO, le PAM et d'autres ne cessent de tirer la sonnette d'alarme à propos de l'effet conjugué de deux crises majeures.

D'un côté, il y a, avec la réalisation que la société industrielle qui se déploie à l'échelle mondiale a déjà consommé la moitié des réserves d'hydrocarbures de la planète, une augmentation rapide et constante du prix des carburants. Cela constitue le signal de la fin de l'ère du pétrole à bon marché. Mais la présente hausse des prix du brut sur les marchés s'explique aussi par la conjoncture économique et monétaire américaine. Embourbé militairement et politiquement en Iraq et en Afghanistan, l'administration néo-conservatrice de George W. Bush vient aussi de casser l'économie des États-Unis à cause de toutes les mesures néo-libérales qu'elle a adoptées. La crise des hypothèques à risque (les fameux sub-prime morgages), la bulle du papier commercial adossé à des actifs (PCAA), le gouffre du déficit des comptes courants, auquel s'ajoute les déficits budgétaires gouvernementaux pharaoniques reliés à l'aventure de la soit-disant guerre contre le terrorisme en Iraq et en Afghanistan, expliquent directement la dévaluation constante du dollar US par rapport à l'Euro et explique également la rapidité de l'augmentation du prix de l'or noir et des métaux de base qui servent maintenant de valeur refuge pour l'immense masse des capitaux spéculatifs qui dominent maintenant le paysage financier mondial.

L'escalade effrénée du prix du brut et des métaux de base s'explique également du fait que les deux pays les plus peuplés de la planète, sans mentionner les soit-disant "Tigres" du sud-est asiatiques, ont fini par assurer leur décollage industriel et commercial et leur intégration dans les circuits commerciaux internationaux. La seule augmentation du niveau de vie de la nouvelle classe moyenne au sein des populations chinoise et indienne aurait pu expliquer à elle seule une augmentation des prix des denrées agricoles comme le riz et le blé.

Non seulement est-ce que de nouveaux marchés ont fait leur apparition, mais la nourriture comme telle n'a jamais autant voyagée. À l'échelle mondiale, le volume des échanges des fruits et légumes a littérallement explosé au cours des cinq dernières années. Les importations européennes de ces denrées qui sont les plus importantes au monde ont augmenté de 20% au cours de 2000 à 2006, alors que les États-Unis, qui sont le deuxième importateur mondial de fruits et légumes ont doublé les leurs. Le fait qu'il n'y ait pas de taxes sur les carburants utilisés pour le transport aérien et maritime explique en grande partie cette explosion du commerce mondiale des aliments. 

Mais une autre demande est venue se superposer  à l'augmentation de la demande alimentaire en Asie. Cette demande s'explique par la fin du pétrole à bon marché, mais aussi par la prise de conscience des effets négatifs sur la biosphère de l'augmentation des gaz à effets de serre que l'on pensait pouvoir atténuer en partie grâce à l'adoption de biocarburants, sous forme d'éthanol et de biodiésel, comme substituts ou adjuvants dans l'essence et le carburant diésel extraits des hydrocarbures fossiles.

Si au Brésil et en Indonésie le premier effet de la production d'éthanol et de biodiésel respectivement a été la destruction de la forêt tropicale, avec une augmentation concomitante de production de CO2 par la destruction des tourbières indonésienne, en Amérique l'augmentation de la demande pour le maïs comme matière première, pour produire ce même éthanol, à débouché sur une diminution des surfaces de culture consacrées au soya et au blé et à une diminution de l'offre de ces denrées sur les marchés alimentaires. Les prix ont donc flambé là-aussi, et dans les secteurs connexes que sont l'élevage et les produits raffinés tirés du maïs qui entre dans la fabrication de nombreuses préparations alimentaires.

Il y a bien sûr d'autres facteurs qui entrent en jeux, mais il s'agit-là des raisons essentiels qui expliquent l'augmentation du prix des denrées de base à Kinshasa et ailleurs dans le monde.

La directrice du Programme alimentaire mondiale, Josette Sheeran, qualifie cette situation de "tsunami silencieux" qui menace de plonger dans la famine des dizaines de millions de personnes supplémentaires.

La directrice du PAM, (...) a estimé que l'urgence était telle que la communauté internationale doit fournir une réponse de la même ampleur que celle apportée après le tsunami de 2004 dans l'océan Indien, qui avait fait 220.000 morts recensés dans douze pays. "C'est le nouveau visage de la faim: des millions de personnes qui n'étaient pas dans la catégorie de ceux ayant des besoins urgents il y a six mois y figurent aujourd'hui", a déclaré Josette Sheeran dans un communiqué.


Au Sénégal, le taux de malnutrition des enfants de moins de 5 ans atteint plus de 22 % et il ne cesse d'augmenter. On ne vous parlera pas de la RDC où la situation est beaucoup plus grave, mais où la perspective d'émeutes de la faim semble aussi plus lointaine, à cause d'une apathie et d'un découragement générale de la population qui remonte à la fin du règne Mobutu. 

Même les pays riches qui seront davantage frappés à un niveau plus classiquement économique n'échapperont pas au volet alimentaire de cette crise. Cette semaine, par exemple, on apprenait que le plus grand producteur mondial de potasse, une entreprise canadienne qui a pignon sur rue dans la province de Saskatchewan, vient d'augmenter le prix de ce fertilisant de 400$US la tonne, ce dernier passant d'une seule traite de 125$ la tonne à 500$ la tonne, essentiellement à cause d'un seul contrat d'approvisionnement massif signé avec une entreprise chinoise. À cause de ce contrat, tous les producteurs agricoles du monde devront faire face à des augmentations substantielles du prix des engrais. Ceci aura une répercussion directe sur les prix de production qui seront ensuite refilés aux consommateurs des pays industrialisés.

Selon la banque Mondiale, en trois ans le prix du blé a augmenté de 181 pourcent; au cours de la même période le prix moyen des aliments a grimpé de 83 pourcent à l'échelle de la planète. En mars de cette année, le prix du riz a atteint un sommet inégalé depuis 19 ans. Le prix du maïs est passé de 2,50$US le boisseau il y a trois ans, à 6$US aujourd'hui. Le président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick, prédit maintenant une période prolongée de prix alimentaires élevés, affirmant qu'il s'attend à ce que les prix demeurent élevés durant la prochaine année avant de redescendre, mais sans baisser en-deça du niveau qu'ils avaient atteint en 2004.


En moins d'un mois, l'augmentation du prix des denrées de base a été directement responsable de troubles sociaux à l'échelle de la planète. Ceci n'est sans doute qu'un début car, tout comme dans le domaine des changements climatiques, les Cassandre institutionnels, comme Zoellick, ont tout intérêt à minimiser la situation pour ne pas créer de panique ou de réaction politique.

Pourtant on peut se faire une petite idée de l'état réel de la situation dans les pages virtuelles de l'encyclopédie en ligne Wikipédia :

La flambée des prix des matières agricoles de base a affecté l'ensemble de la population mondiale. Si elle ne pose essentiellement dans les pays développés qu'une question de pouvoir d'achat, ses conséquences sont plus graves dans les pays en voie de développement. La FAO a dressé une liste de 37 pays touchés et « requérant une aide extérieure »8.

De nombreux pays d'Asie et d'Afrique, et plus particulièrement le Burkina Faso, le Cameroun, le Sénégal, la Mauritanie, la Côte d'Ivoire, l'Égypte, et le Maroc ont connu des manifestations ou des scènes d'émeutes à la fin de l'année 2007 et au début de l'année 2008 liées au renchérissement des denrées alimentaires de base. D'autres pays qui ont connu des émeutes liées à l'alimentation ou des émeutes semblables : Mexique, Bolivie, Yémen, l'Ouzbékistan, le Bangladesh, le Pakistan, le Sri Lanka, et l'Afrique du Sud.

Comme les réserves mondiales de riz ont diminué de moitié, plusieurs pays producteurs comme la Chine, le Viet Nam, le Cambodge, l'Égypte et d'autres, ont imposé des interdictions des exportations.


Il ne fait pas de doute que la présente crise est en grande partie causée par plus de vingt ans de déréglementation imposée par le FMI et la Banque Mondiale, et par le "dumping" agricole des pays industrialisés dans les pays du Sud. On a ainsi, par exemple, littéralement démantelé l'agriculture vivrière africaine et, dans un pays comme la RDC, l'augmentation faramineuse du prix du carburant se répercutent maintenant directement sur le prix des denrées qui sont acheminées par voie fluviale ou aérienne vers les grands centres urbains. 


Kinshasa sera-t-elle aussi témoin d'émeutes alimentaires? Rien de moins sûr. En effet, les Kinoises et les Kinois sont maintenant habitués à un seul repas par jour, sinon à un repas aux deux jours… La désintégration de l'économie et la débrouille urbaine avaient ici une longueur d'avance sur le reste de l'Afrique. Il est à gager que l'apathie et la débrouille individuelle seront encore une fois au rendez-vous.


P. B.


VOIR AUSSI :

Crise alimentaire mondiale (RFI)

LES FAUSSES EXPLICATIONS DE LA CRISE ALIMENTAIRE DANS LA PRESSE


Posted: mercredi le 16 avril 2008 at 07:33 AM
       

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