On trouvera ci-dessous une version quelque peu "enrichie" par des liens html vers les sources d'un article paru dans Le Vif sur le trafiquant d'arme Victor Bout. Tant de publicité autour d'un acteur d'un commerce de l'ombre et de la mort n'est jamais de bon augure pour l'intéressé. En fait à un croire un article du Financial Times, on pourrait même croire que le noeud se resserre drôlement autour du cou de celui que l'Interpol appelait, "Monsieur Victor".
DOSSIER - « Le Vif » du 2 mars 2001Trafic d'armes :
Profession, marchand de guerre
Tout semble permis en Afrique, terrain privilégié des trafiquants d'armes. Liés au commerce du diamant ou du pétrole, ils comptent dans leurs rangs quelques Belges aimantés par les pires bourbiers du continent
Les limiers d'Interpol et les experts des Nations unies qui tentent de suivre sa trace l'appellent "Victor B". Pour une raison toute simple: il utilise au moins cinq noms d'emprunt et se cache sous d'autres identités, inconnues à ce jour. Sans lui, la guerre en Afrique subsaharienne ne serait pas tout à fait ce qu'elle est. Viktor Vasilevich Butt, mieux connu sous le nom de Victor Bout, résident en Belgique jusqu'en 1997, est un entrepreneur. Un de ces marchands de guerre qui prospèrent au hasard des convulsions meurtrières du continent noir. Du ciel, ce jeune Tadjik, dont le réseau criminel compte plusieurs ressortissants belges, apporte les armes produites en Europe de l'Est, "héritage" de la guerre froide. Accusé de ravitailler militairement l'Unita, le mouvement rebelle angolais, et ce malgré l'embargo international, il a également, selon l'ONU, livré des armes au Front révolutionnaire uni (RUF), en Sierra Leone, et aux extrémistes hutu impliqués dans le conflit en République démocratique du Congo. (voir aussi le dernier rapport de l'ICG)
Deux rapports sur l'Angola et la Sierra Leone, réalisés en décembre dernier pour le Conseil de sécurité des Nations unies, épinglent les pratiques de "Monsieur Victor". Signe des temps, ces études consacrent plus de pages aux trafiquants qu'aux organisations politico-militaires. Les grandes exégèses diplomatiques ne sont plus de saison. Elles sont remplacées par des documents qui ressemblent à des rapports de police. Comment s'en étonner ? En Afrique, plus qu'ailleurs, la criminalisation des conflits est flagrante. Au Congo, les chefs militaires de tous bords sont avant tout des affairistes et la course aux richesses semble être le but premier de la guerre. Des montages financiers douteux permettent aux Zimbabwéens, aux Angolais, aux Ougandais et aux Rwandais de mettre la main sur les diamants, l'or, le cuivre, le cobalt, le titane, le niobium ou le coltan (colombo tantalite). En Sierra Leone, aussi, les diamants sont au coeur de la bataille. Ils sont échangés contre des armes lourdes, des fusils d'assaut et des munitions, fournis par les réseaux commerciaux des nouveaux "dieux de la guerre", ces trafiquants résolus à mettre en échec tous les embargos.
Parmi eux, la figure qui s'impose désormais est sans nul doute Victor Bout, engagé dans plusieurs conflits africains majeurs. Né à Douchanbé, au Tadjikistan, en 1967, Bout a reçu une formation dans l'armée de l'air soviétique.
Selon les services de renseignement sud-africains, il aurait travaillé pour l'ex-KGB. Son épouse Alla lui a sans doute ouvert des portes : de source américaine, elle serait la fille d'un certain Zinguine, ancien haut responsable des services secrets russes. Une certitude: Bout démarre ses activités de marchand d'armes en Belgique, sur l'aéroport d'Ostende, où il s'est associé au pilote belge Ronald De Smet, un ancien de la compagnie aérienne congolaise Scibe-Zaïre. Le 1er décembre 1996, les deux hommes y ont ouvert les bureaux d'Air Cess, une compagnie cargo dont les avions sont enregistrés à Monrovia, au Liberia. Air Cess a repris en fait les locaux d'une autre société, Transavia Network (TAN Group), constituée en mars 1995 par Bout et un partenaire français, et dirigée par De Smet.
Tandem belgo-tadjik
Ronald De Smet, devenu PDG d'Air Cess, est le fils d'un ancien responsable de la Gécamines, la société minière katangaise. A côté de la compagnie cargo, l'ex-pilote belge a monté, toujours en partenariat avec Bout, la firme Eastbound BVBA, filière d'exportation de voitures neuves et d'occasion. Ces activités diverses intriguent tout de même les services douaniers de l'aéroport, qui renforcent leur surveillance. D'autant que l'organisation de défense des droits de l'homme Human Rights Watch (HRW) tire la sonnette d'alarme. Ses informateurs lui ont signalé que des compagnies basées dans la cité balnéaire se rendent régulièrement en Bulgarie pour y charger des armes destinées aux belligérants de la région des Grands Lacs.
Ostende est alors de plus en plus souvent citée comme une plaque tournante du trafic d'armes. Réginald Moreels, à l'époque secrétaire d'État à la Coopération, s'en émeut. D'autant que les livraisons ont notamment pour destinataires les militaires et miliciens hutu installés dans le nord du Kivu. Les services douaniers de l'aéroport vont dès lors passer au peigne fin toute cargaison en partance pour l'Afrique. Surtout si le pays de destination est en proie à un conflit. Lors de l'un de ces contrôles, en août 1998, les douaniers saisissent trois tonnes de pièces détachées prêtes à être expédiées en Angola. Du matériel qui équipe des avions de type Antonov-32, version militaire. Il devait être embarqué à bord d'un des appareils de la compagnie TAAG, qui relie Ostende à Luanda, la capitale angolaise.
En dépit des contrôles épisodiques, les trafics semblent s'être poursuivis au départ d'Ostende. Ainsi, le 3 novembre 1999, un Boeing 707 loué à la firme Air Cargo Plus quittait, à vide, l'aéroport de la côte belge pour Burgas, en Bulgarie. Les documents de vol indiquent que l'avion, piloté par un Américain et un Britannique, est arrivé le lendemain à Harare, capitale du Zimbabwe, avec de l'"équipement technique". Selon un membre de l'équipage, la mystérieuse cargaison a été transférée sur un Iliouchine 76 et envoyée à Kinshasa. Des experts militaires, rapporte le quotidien britannique The Guardian (15 avril 2000), estiment qu'il s'agissait de missiles sol-air portables. En mars 2000, une autre livraison était prévue de Bratislava (Slovaquie) à Harare, au bénéfice des forces zimbabwéennes.
En juin dernier encore, "Wiloo", un groupe de pression qui lutte contre les nuisances aériennes à Ostende, pointait du doigt les trafics suspects de deux compagnies, Liberian World Airlines et Westland Aviation, propriétés d'un ressortissant congolais établi à Tournai. "Des jeeps, des hélicoptères et du matériel radio ont transité à plusieurs reprises par l'aéroport, signale le chercheur Georges Berghezan, auteur d'un rapport du Grip (Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité) consacré aux "transferts d'armes vers l'Afrique centrale" (rapport 99/2). On ne sait pas toujours si c'est du matériel civil ou militaire. La communauté internationale a peu de prise sur ces transferts illégaux, car les trafiquants ont une grande capacité de mobilité et ils multiplient les sociétés écrans."
Ostende et Gosselies
Dès janvier 1997, différentes sources dénonçaient également des vols suspects au départ de Gosselies. Selon le journal De Morgen (4 décembre 1999), la Sûreté belge a constaté que "certaines compagnies aériennes basées à Gosselies et à Ostende sont impliquées dans des transferts d'armes vers l'Afrique centrale et ont travaillé avec les milieux mobutistes et l'Unita". Les autorités aéroportuaires d'Ostende et celles du Brussels South Charleroi Airport (BSCA) de Gosselies opposent toujours un démenti formel et indigné aux accusations. "Les marchands de guerre apprécient nos aéroports régionaux, où le trafic nocturne est intense et les contrôles irréguliers, remarque toutefois Johan Peleman, spécialiste du commerce illégal d'armes à l'International Peace Information Service (Ipis), d'Anvers. Certaines compagnies suspectes se seraient déplacées d'Ostende vers Gosselies. On peut s'inquiéter, par ailleurs, des relations d'affaires qui s'établissent entre des trafiquants et des responsables d'aéroport. Ainsi, en 1997, l'ancien propriétaire du Jet Center d'Ostende a vendu sa villa 20 millions de francs à Victor Bout !"
L'aéroport de la côte belge a aussi accueilli, cette année-là, la compagnie Occidental Airlines, dirigée par le Belge Ronald Rossignol, qui y disposait du hangar le plus vaste. Surnommé "Smiley" à Ostende, cet ancien avocat et pilote chevronné, âgé aujourd'hui de 54 ans, était recherché dans les années 80 par la justice belge pour faillite frauduleuse. Son nom a été cité dans plusieurs affaires, notamment celle des transports d'armes vers l'Afrique centrale au départ de Burgas, en Bulgarie. En 1997, sa compagnie a cherché à faire parvenir à Bujumbura, capitale du Burundi, un lot de casques, d'uniformes et de tentes kaki, finalement saisi par les douanes, ce pays étant sous embargo. "Un avion d'Occidental s'est écrasé à Bratislava, indique Peleman, l'expert anversois, coauteur du rapport de l'ONU sur la Sierra Leone. Il était rempli d'armes. Rossignol a refait surface en Belgique l'an dernier, à l'aéroport de Gosselies. Avec une compagnie enregistrée en Guinée équatoriale."
Entre-temps, les services de renseignement belges ont enquêté parmi les compagnies suspectes installées à Ostende. De son côté, la justice de Bruges s'est saisie de ce "dossier très délicat". Résultat, dès le 31 juillet 1997, la flotte d'Air Cess, la compagnie de Victor Bout, a abandonné l'aéroport de la côte belge pour un havre plus tranquille: Sharjah, dans les Emirats arabes unis. Aujourd'hui, le trafiquant y "supervise un réseau complexe qui englobe plus de cinquante avions, plusieurs compagnies aériennes et de fret aérien, dont la plupart sont impliquées dans des envois illicites", indique le rapport des Nations unies sur la Sierra Leone (document S/2000/1195 du 20 décembre 2000). Sur le Web, on trouve même des présentations illustrées de la flotte de Bout (www.avionvideo.com ou encore justplanes.com), constituée d'avions russes Antonov et Iliouchine.
Le réseau Bout
Les noms des sociétés du réseau s'accumulent alors dans un fatras protecteur de sigles et de nationalités. Peu après la fermeture du bureau d'Ostende, la compagnie Air Cess Swaziland voit le jour. Inscrite au Swaziland, elle opère en fait à partir de l'aéroport de Pietersburg, en Afrique du Sud. Les enquêteurs de l'ONU constatent qu'elle forme aussitôt, avec un consortium local, une nouvelle entité, appelée Air Pass. Grâce à ses contacts dans l'ex-armée soviétique, Bout apporte un potentiel de développement commercial et profite, en contrepartie, des routes établies et des contacts de ses partenaires africains. Mais ce n'est pas tout. En 1998 apparaît Cessavia, une compagnie enregistrée en Guinée équatoriale. Au même moment, le réseau prend pied à Almaty, au Kazakhstan, via la firme de fret aérien Irbis, antenne de Bout en Europe orientale(Note Orlov). Air Cess, basée désormais à Sharjah, Dubaï et Ras-al-Khaimah, dans les Emirats, reste néanmoins la compagnie faîtière du trafiquant tadjik, qui emploie une centaine de personnes, essentiellement des Russes. Quant à Ronald De Smet, l'associé de Victor Bout, il s'est installé à Bangui, où il dirige une autre branche du groupe, la compagnie centrafricaine Central African Airways, qui dispose d'une dizaine d'avions (NDLR : en fait il s'agit de Central African Airlines, Central African Airways est une entreprise zimbabwéenne).
Les noms de quelques autres Belges apparaissent au sein de cette nébuleuse. Le Vif/L'Express a appris, de source sûre, que la justice belge enquête discrètement sur leurs activités. Par ailleurs, le pilote belge Jacques "Kiki" Lemaire aurait également été en contact avec Bout. Installé depuis la chute de Mobutu en Afrique du Sud, sur le petit aéroport de Rand, dans la banlieue de Johannesburg, cet aventurier, né à Kindu, au Congo, en 1953, est cité dans un rapport des Nations unies de mars 2000 sur les violations de l'embargo à l'encontre de l'Unita. Depuis lors, Lemaire se montre prudent. Il a revendu une partie de sa flotte et assure s'être reconverti dans l'entretien des moteurs d'avion.
Le nom de Lemaire ne figure plus dans les deux derniers rapports de l'ONU, datés de décembre 2000. Les experts y détaillent, en revanche, les filières qui ont permis d'alimenter les rebelles en armes. Mission type: celle d'un Iliouchine 76 qui embarque des armes à Burgas, en Bulgarie, fait une escale technique au Caire, une escale alibi au Togo - destinataire officiel des armes -, et finit par décharger sa cargaison au Liberia. De là, elle est acheminée par hélicoptère ou voie terrestre en Sierra Leone, "terrain de jeu" des rebelles sanguinaires du RUF. Toute exportation d'armes doit être assortie d'un certificat de destination finale. Les rapports de l'ONU pointent plusieurs pays d'Afrique - Burkina Faso, Togo... - qui servent de paravents à ces transactions. Les avions venus de Roumanie, de Bulgarie ou d'Ukraine font de brèves escales dans ces pays, pour faire illusion. Mais ces armes aboutissent dans d'autres mains.
Le principal partenaire de Victor Bout en Afrique de l'Ouest est le président du Liberia, Charles Taylor, mauvais génie de la région, accusé par les Nations unies de soutenir activement des rebelles sierra-léonais. Entre juillet et août 2000, les avions-cargos du trafiquant ont acheminé du matériel lourd à Monrovia: hélicoptères MI-2 (NDLR : un hélico Mi-2 ça n'existe pas, on veut sans doute ici parler d'hélicoptère Mi-24) et MI-17, rotors de rechange, systèmes antichars et antiavions... Et les armes ne cessent d'affluer, alors que le cancer de la guerre se répand maintenant en Guinée, le voisin jusqu'ici préservé (lire notre reportage p.84). Bout avait auparavant organisé, en 1997 et 1998, pas moins de 37 envois d'équipement lourd destinés à la guérilla angolaise de l'Unita. Les appareils, pilotés par des Russes, des Ukrainiens ou des Sud-Africains, "utilisaient tous de faux certificats de destination finale et de faux plans de vol".
A l'époque de la guerre froide, les insurrections armées pouvaient compter sur le soutien des Etats. Elles se tournent désormais, dans l'indifférence générale, vers des organisations criminelles privées. En 1997, le chercheur français Jean-François Bayart était l'un des premiers à s'en alarmer, dans un rapport et un ouvrage (paru aux éditions Complexe) sur la "criminilisation de l'Etat en Afrique". "Sourd aux hymnes des bailleurs de fonds, qui saluaient l'avènement de la démocratie de marché au sud du Sahara et célébraient les vertus de la good governance, le chercheur, quant à lui, est enclin à soulever l'hypothèse plus préoccupante du retour de l'Afrique "au coeur des ténèbres", écrivait-il. Non celle de la "tradition", mais celle de la traite, une traite contemporaine, que l'on pourrait nommer la "voie somalienne du développement", au risque de rendre jaloux les dirigeants vivants et morts de la Sierra Leone et du Liberia."
Victor Bout, 34 ans, incarne une nouvelle génération de marchands de guerre qui prospèrent dans les régions les plus vulnérables de la planète. Ses aînés sont toutefois restés dans la course. Ainsi, un autre partenaire "commercial" du président libérien Taylor défraie la chronique depuis son arrestation, à Milan, en août 2000. Leonid Minin, 53 ans, "businessman" israélien d'origine ukrainienne, était fiché dans plusieurs pays d'Europe pour toutes sortes d'activités criminelles. On le soupçonne d'être l'un des parrains de la mafia d'Odessa. Les documents saisis en Italie lors de son interpellation prouvent en tout cas qu'il s'est livré au commerce illégal de matériel militaire. A la mi-juillet 2000, Minin a fourni des armes au président ivoirien Robert Gueï, néanmoins renversé lors des affrontements du 24 octobre dernier à Abidjan. De même, en 1999, 68 tonnes d'armes ont quitté l'Ukraine pour le Burkina, à bord d'un Antonov 124. Déchargée à Ouagadougou, destination fictive, la cargaison a été transportée par la route à Bobo Dioulasso, toujours au Burkina, où elle a été chargée dans l'avion privé de Minin, un BAC111. En une dizaine de navettes, les armes ont été acheminées à Monrovia, d'où elles ont rejoint les fiefs de la guérilla sierra-léonaise.
Un autre marchand d'armes, belgo-ivoirien celui-là, croupit derrière les barreaux. Selon la Lettre du continent (4 janvier 2001), publication souvent bien informée, Jacques Monsieur, 48 ans, est détenu au secret en Iran depuis novembre dernier. La justice de Téhéran l'accuse d'"espionnage". Cet ancien officier belge, considéré comme étant proche du SGR, le service de renseignement de l'armée, a livré en 1997 des armes à l'Angola et au Congo-Brazzaville. L'année précédente, des gendarmes belges avaient perquisitionné au domicile français du trafiquant, près de Bourges. Monsieur était alors soupçonné d'avoir organisé un vaste transfert d'armes d'Iran vers la Bosnie, entre 1993 et 1995, période la plus tendue du conflit dans l'ex-république yougoslave. "Le trafic consistait, précise Le Monde du renseignement (21 décembre 2000), à acquérir du matériel fabriqué par la société d'Etat iranienne Modelex, et à l'acheminer clandestinement vers la Bosnie, le Qatar, l'Afrique du Sud et le Congo-Brazzaville." Jacques Monsieur aurait tenté de doubler ses "amis" iraniens, d'où ses ennuis actuels.
Des ennuis avec la justice, Jean-Christophe Mitterrand, mêlé au scandale des ventes d'armes au régime angolais, en a aussi. L'affaire Falcone-Gaydamak-Mitterrand, qui secoue la France depuis quelques semaines, révèle au grand jour les liens occultes entre marchands d'armes et milieux politiques. Mais ceci est une autre histoire.
Olivier Rogeau, O.R.
Liens html courtoisie de l'obsac... ;-))
P. B.